C'était la première fois, certes, que j'entendais parler avec tant d'audace et de licence de ces choses à part que toute l'Europe était encore habituée à respecter: du roi, de la reine, des nobles, des prêtres, du gouvernement, de la Bastille, des lettres de cachet, de la liberté moderne, de la lâcheté des anciens temps. Tout brûlait, tout croulait dans ces discours de la ruine et de l'incendie. À peine, au premier abord, mon apparition fut-elle aperçue, et j'eus ainsi le temps de considérer cette réunion tout à mon aise. Or ce fut un grand étonnement pour moi quand j'entendis parler, dans cette France obéissant à tant de lois confirmées par tant d'années de soumission et de respect, de tant d'institutions formidables, avec toute cette véhémence haineuse, par les hommes audacieux en présence desquels le hasard m'avait conduit.

Ces hommes nouveaux, ces porteurs de torches ardentes à travers les gerbes, étaient jeunes, pour la plupart, et de conditions très-différentes. Le plus grand nombre était vêtu très-simplement et sans recherche. Il y en avait d'autres habillés à la façon de M. de Lauzun lui-même, et qui ne songeaient guère plus à leur habit brodé d'or, que ceux-ci à leur bure, à leur linge tout uni. Si bien qu'au premier abord, il eût été difficile de dire à quel ordre de l'État appartenaient ces gens-là. C'était à la fois l'air du commandement et la raillerie éloquente des hommes faits pour obéir; il y avait sur ces figures, animées de la même passion, le doute mêlé à la croyance, l'espoir à la peur, le sentiment de la révolte et l'épouvante même de ces émeutes; on les eût pris pour des conspirateurs légaux, si je puis parler ainsi. Dans le nombre, il y avait de douces figures et des physionomies terribles, puis d'horribles faces partant de haut en bas, comme celui de la brute... surtout celui qui présidait l'assemblée, avait une de ces têtes pleines d'énergie et d'intelligence, et façonnées de telle façon qu'elles vous poursuivent jusqu'au tombeau.

Je vivrais mille années que jamais je n'oublierais cet homme et son premier aspect. Figurez-vous un gros corps assis à l'aise sur un fauteuil de la taverne; il avait de grands bras, de larges mains, une poitrine vaste et sonore, et sur les épaules d'un portefaix, cette tête énorme, heureusement dessinée, une bouche où le sarcasme avait posé ses tabernacles, un sourire à la Voltaire, des yeux d'escarboucle étincelants de malice et de génie, le regard soucieux d'un débauché, le front olympien d'un poëte! Déjà mille passions avaient ravagé ce visage étrange; à ces ravages du corps et de l'âme, la petite vérole avait ajouté sa grêle implacable; elle avait sillonné dans tous les sens ce formidable ensemble de courage et de vice, de despotisme et de liberté; tout était miracle, abîme, épouvante en cet homme extraordinaire... Il était la lave ardente, il était la fumée, il était le volcan. Sa voix retentissait comme un tonnerre, et tout en l'écoutant parler vertu ou liberté, avec la véhémente conviction de l'orateur, vous ne saviez pas ce que vous deviez croire, ou de la probité de ses paroles, ou du vice et de la dégradation superbe imprimés à tous ses traits.

Dieu merci! je le vis tout à mon aise, et, cloué sur le seuil de la taverne par cet étonnement voisin de l'épouvante, il me fut permis de comprendre à quel point s'embellissait ce visage intelligent, à la clarté soudaine qui brillait sur ce front, sur ces lèvres, dans ces yeux; son attitude même elle lui avait été révélée, et, silencieux, il semblait parler encore. Ah! mystère! Il avait le doigt appuyé sur son front, comme s'il eût voulu s'enfoncer le crâne, et il disait en montrant sa tête, en secouant ses cheveux semblables aux anciennes forêts de la Gaule dans les commentaires de César: Voilà une tête dans laquelle il y a de quoi réformer les empires... En même temps, il vida d'un geste énergique un grand verre de vin de Champagne; et ses yeux noirs se tournèrent vers moi avec un sourire où respirait tout ce que le grand seigneur, le bel esprit et le titan pouvaient contenir d'ironie et de mépris.

—Messieurs, s'écria-t-il un air singulièrement effronté, regardez la bonne fortune qui nous arrive, et rendons grâces au ciel de nous divertir de si bon matin... À sa parole, ajoutez le geste et le regard! Voyez-le, ce débraillé qui me toise et qui m'insulte, et moi cherchant en vain une parole, un geste, un mépris... J'admirais!

—Holà! l'ami, reprit-il, en m'apostrophant, quel étrange accident te pousse, et t'amène en nos conciliabules de la nuit? Qui es-tu? D'où viens-tu? Que nous veux-tu, fantôme? Esprit d'autrefois, Seigneur des temps féodaux, que diable viens-tu faire ici avec ta casaque bariolée, ton ruban vert autour de la tête, et tes cheveux dans ton bonnet, comme une fille de soixante ans? As-tu donc perdu au jeu ton dernier justaucorps? As-tu entendu des voleurs à ton chevet, ou bien, malheureux époux, viendrais-tu me redemander ta femme à main armée? Ah fi!... Au moins, si tu veux qu'on te la rende, telle qu'elle est et se comporte, dis-nous le nom de la belle, et ton nom à toi-même, ombre immobile?... Ou plutôt, reprit-il, en s'adressant à ses amis, j'imagine que c'est là un avertissement d'en haut, Messieurs; un fantôme arrive tout exprès des sombres bords, et des temps féodaux, pour nous avertir que nous ne sommes plus jeunes, et qu'il faut mettre un terme à la vie errante, aux songes lointains, aux vaines espérances, aux vastes pensées. Néanmoins, si ce fantôme vous inquiète, qui de vous sait, par hasard, en quelle écurie, en quel boudoir l'abbé Maury a couché cette nuit? J'enverrai un garçon de cuisine lui emprunter son missel à exorciser!

J'étais toujours immobile, écoutant, contemplant, attendant! J'avais certes un grand intérêt à laisser tomber sans les relever ces plaisanteries cruelles, et je me résignai au silence. Pendant un moment ce silence eut son effet; j'étais livide; habillé d'une façon bizarre, armé, je puis le dire, à la légère! Les pâles lueurs du jour, jointes aux clartés vacillantes de la lampe, me jetaient dans une fausse lumière qui me grandissait d'une coudée.... En ce moment, je suis sûr qu'un visage moins hardi eût pâli, à me voir ce visage de l'autre monde, et que plus d'un fidèle, aux alentours de Saint-Merry, eût crié: Vade retro! Je sentais bien que le Satan qui m'interrogeait n'eut pas pris tant de peine, si je n'avais été qu'un fantôme à ses yeux.

Quand il eut cessé de parler, je fis deux pas en avant, je pris place à table sur un siége vacant, je plaçai mon épée entre mes deux jambes, et je m'appuyai sur la poignée.... Au milieu de ces mouvements, tout solennels qu'ils étaient, ma robe de chambre s'était entr'ouverte, ma poitrine était nue, et l'homme pouvait voir que si j'étais étonné, je n'étais pas un poltron.

Je m'inclinai d'un signe de tête:—Messieurs, leur dis-je, je suis Allemand; on m'appelle encore avec respect, en tout lieu, Messieurs, S. A. Sérénissime le prince Frédéric. Ma mère est cousine de la reine de France, et descend des princes de Wolfenbuttel.

À ces grands noms, que je prononçai, j'en conviens, avec un peu d'emphase, il me semblait que tout le monde allait au moins me saluer.... J'étais loin de mon compte avec ces gens-là... ils me regardèrent! Plus d'un même se prit à sourire, et le gros homme, en frappant sur la table à tout briser:—Et nous autres donc, nous prenez-vous pour des croquants, Monseigneur? Tope-là! je suis Français; je m'appelle Gabriel Honoré. Mon père est marquis de Sauvebœuf et de Biram, comte de Beaumont, vicomte de Saint-Mathieu et premier baron du Limousin; mon frère est vicomte; moi, je suis mieux que tout cela, je suis peuple. Encore une fois, fantôme, que nous veux-tu?