Alors je me levai.—Monsieur, dis-je, tout à l'heure, ici même, quand vos clameurs ont commencé, réveillant en sursaut toute la ville, j'ai eu l'honneur de vous envoyer un de mes gens pour vous prier, très-poliment, au nom de l'hospitalité la plus vulgaire, de faire un peu moins de tapage, et de respecter le sommeil d'une dame étrangère; non-seulement vous n'avez pas tenu compte de mon message, mais encore vos cris ont redoublé avec plus de force, et vous avez insulté mon domestique. Or, vous le savez, Messieurs, cette insulte est la mienne. Je viens donc à vous, comme c'est le droit d'un gentilhomme, vous demander raison de vos injures, et puisque c'est vous qui m'avez interpellé le premier, M. Gabriel Honoré, fils de marquis, de comte, de vicomte et de baron, je vous somme de me rendre raison!
Mon homme ne se déconcerta pas:—Monsieur, me dit-il presque en souriant, vous êtes un bon fils; on voit bien que votre père et madame votre mère ne vous ont pas fait jeter seize fois de suite dans les divers cachots du royaume. Le commandement de Dieu, père et mère honoreras, vous portera bonheur, Monsieur, car si vous n'étiez pas un étranger, vous sauriez que je ne me bats plus depuis longtemps, et vous auriez honte de votre puéril et misérable défi. Sachez donc, Monsieur le fils de prince allemand, que désormais le peuple est mon père adoptif; je suis le frère du forgeron, le cousin du tailleur de pierre, le commensal du porteur d'eau, le compère de toutes les commères de la halle. Il n'y a pas une échoppe, une taverne, une boutique, un charnier, une nippe, un comptoir, une hotte, un éventaire, une flûte, une jupe, un violon, une trompette, un pet-en-l'air, une charrette, un tombereau qui ne soient de ma suite, et votre aimable épée, est-ce donc qu'elle daignerait toucher mes crochets et mes écuelles? Çà, mon prince, on a d'autres chiens à fouetter que de croiser le fer avec vous! Est-ce aussi notre faute, si vous êtes logé au-dessus de nos révoltes? Réveiller une Wolfenbuttel! dites-vous..., laissez-nous faire, on en réveillera bien d'autres; tous les Bourbons, tous les Césars, tous les rois; les trônes et les dominations, les baillis et les sergents, les maréchaux de France et les maréchaux-ferrants, l'entendront avant peu de temps, la trompette éclatante, la trompette du dernier jugement. Jugez donc si cela nous inquiète et nous dérange, réveiller une princesse en voyage! Enfin, si Monsieur veut se battre absolument, s'il est friand de la lame, et qu'il en veuille à tout prix, il peut s'adresser à monsieur mon frère, le comte de Mirabeau, un grand cœur,... un estomac immense... une épée... un tonneau!...
Notre homme, à ces mots, frappa la table d'une voix délibérée en criant: la séance est levée! Alors sans me laisser le temps de lui répondre, il me prit par le bras, avec un geste familier, charmant, et qui touchait au respect.—Mon prince, me dit-il, rengaînez votre épée et soyez indulgent pour un homme amoureux de popularité, un gentilhomme écrasé longtemps par la force injuste, et qui se venge, à la fois, de son père et de son roi! Rien qu'à me voir, vous avez bien compris que je ne suis pas homme à éviter la lutte. Attendez, et vous verrez si le comte de Mirabeau sait se battre! Attendez, vous verrez un duel... qui n'aura pas assez des deux mondes, pour parrains et pour témoins. Encore un jour, et je veux vous montrer une rencontre à laquelle l'Europe entière servira de champ clos. Cette fois, véritablement, ce sera l'arrêt de Dieu, quand descendu dans la lice, armé de tous les droits du genre humain... moi, le champion de la liberté, je me trouverai tout seul contre un despotisme de tant de siècles. Ainsi, vous le voyez, j'attends, sans remords et sans peur, tous les siècles féodaux pour les étouffer de la main que voilà, pour les écraser du pied que voici. Croyez-moi, cependant, ne portez pas si haut vos défis, et regardez à deux fois, afin de savoir avec qui vous voulez vous battre. Eh quoi! à peine en France, vous voulez vous battre en duel avec moi, le champion du peuple? Allez, allez, Monseigneur! vous n'êtes pas ambitieux, en vérité! Mais soyez tranquille, ce n'est pas de votre main, ce n'est pas d'une main mortelle que je suis destiné à mourir. Si je meurs je serai tué par une idée; si je suis vaincu, je serai vaincu par un principe; si je succombe enfin, je succomberai sous des ruines amoncelées par moi-même, et par moi seul. Encelade est mon nom de guerre, et Typhée et Minas sont mes frères. Vous voyez qu'entre nous deux la partie n'est pas égale, et que je suis invulnérable pour tous les princes de la Confédération du Rhin. Donc votre défi est ridicule, eh bien! faites-moi le plaisir de le retirer; faites plus, faites mieux, soyez, s'il vous plaît, un de mes amis, ce sera, quelque jour, un titre de gloire pour ceux qui osent l'être, aujourd'hui surtout, Monsieur! Dans tous les cas, et quoi que vous décidiez, cessez, à ma prière, de vous croire injurié, car les épées et la bravoure vulgaire ne manqueraient pas ici; mais je n'aime point cette espèce de sang. Soyez donc le porteur de nos regrets et de nos respects à Son Altesse madame la princesse votre auguste mère, et, ceci dit, rentrez dans le fourreau votre épée et votre colère, placez votre petite main royale dans cette large main plébéienne, et vous comprendrez, j'en suis sûr, que vous avez bien agi.
Cet homme était à présent si différent de ce que je l'avais vu d'abord, il y avait tant d'autorité dans sa voix, dans son geste, avec tant de bienveillance en son regard, d'ailleurs l'assemblée avait été si pleine de courtoisie et de réserve envers moi, que je me sentis vaincu tout à fait. Je pris la main qu'on me tendit, nous bûmes tous à ma santé, et tout fut oublié.
—Aussi bien, reprit l'homme à la grande voix avec le plus aimable sourire, savez-vous, Messieurs, que c'est un charmant cavalier ainsi accoutré. Ce costume est le dernier habit de ma seconde jeunesse ignorée, ignorante, quand j'étais le jouet des lettres de cachet, la victime des lieutenants de police, l'hôte le plus assidu des Bastilles du royaume, et la terreur des usuriers et des maris. O mes bonnes aventures en robe de chambre et léger vêtues, qu'êtes-vous devenues? O mes pantoufles! O ma nudité nocturne, quand je fuyais sur les toits, à la voix de l'exempt! Riantes vallées de Pontarlier, bois épais du fort de Joux, bonnes filles, qui me cachiez tout tremblant dans votre couche enrubanée! O Sophie! et vous toutes, mes chères amours! Qu'est devenu tout cela? Mes amis! mes amis! bénissez la robe de chambre, et la conservez mieux que la robe d'innocence et la feuille de figuier! Vêtement doux, commode, heureux, usé si tôt, quitté si vite! Hélas! moi qui vous parle, oui moi-même, autrefois j'en avais une, et je l'avais achetée au petit-fils de M. Dimanche, le tailleur de don Juan. Ce troisième Dimanche était fripier au pilier des halles, non loin du pilier de Poquelin, l'historien de don Juan.
Un jour que je me glissais, comme un serpent, à travers ces boutiques ou se cache assez volontiers plus d'un trésor de grâce et de beauté, je fus frappé par cette triste enseigne: Au prince déguenillé, Dimanche, fripier de la cour. J'entre, et je trouve un bonhomme accroupi dans son comptoir, sur le fauteuil du malade imaginaire.—Holà!... Eh! m'écriai-je, est-ce vous, M. Dimanche, un vrai Dimanche, héritier du nom et des armes du tailleur du seigneur don Juan?—C'est moi-même, répondit une voix asthmatique... un petit Dimanche; oui, c'est moi, un innocent ruiné par M. le duc de Richelieu, comme mon grand-père avait été ruiné par le seigneur don Juan. Je suis Dimanche, et mon grand-père était un grand tailleur! Mon père ne fut plus qu'un ravaudeur, moi je suis à peine un fripier; et, pour peu que M. de Lauzun soit à M. de Richelieu ce qu'était don Juan à ce dernier, mon fils ne sera plus qu'un chiffonnier! Ainsi parlait ce brave homme, et, parlant ainsi, ses yeux étaient pleins de flamme... Il était furieux, mais sa colère était impuissante; et bien vite, à l'aspect de ces loques, de ces taches, de ces lambeaux, de ces friperies immondes, tristes jouets des vents, il retomba dans son silence et dans sa méditation.
J'en eus pitié!—Voilà pourtant, me disais-je en moi-même, ce que nos ancêtres, et nous autres, leurs pires enfants, avec cette rage de vivre en pressurant nos vassaux, de ne pas payer nos dettes, et d'abuser du crédit, nous avons fait du bourgeois de Paris! Louis XIV en avait fait le roi de la bonne ville, et nous en avons fait un paria. O fils de M. Dimanche!... et petit-fils de Mme Jourdain, prends patience encore: un jour viendra, le jour des châtiments et des vengeances... alors, ami Dimanche, alors tu prendras ta revanche, alors tu verras les petits Lauzun, les petits Richelieu, les petits don Juan entrer humblement dans ta boutique glorifiée, et, le chapeau à la main, te demander ton suffrage, au nom même des libertés populaires. Quels serments ils vont te faire, ami Dimanche, et quels respects te prodiguer! Mais toi, leur rendant mépris pour mépris:—Hors d'ici, hors d'ici, traîtres, félons et menteurs, je ne veux pas de vous, pour représenter ma volonté suprême, et je donne ma voix à Riquetti, mon confrère, à Riquetti, marchand de draps!
—Prenez garde, Monsieur le marchand, dis-je à Mirabeau, que vous voilà déjà bien loin du vêtement dont vous me parliez tout à l'heure, et permettez que je vous y ramène; on ne renonce pas si vite à une histoire qui commençait si bien.
—Le fait est, reprit Mirabeau, que j'eus grand' pitié de ce malheureux Dimanche:—Eh! lui dis-je, avez-vous au moins quelque habit qui ait appartenu au seigneur don Juan?
—Je n'ai, reprit-il, qu'un habit du matin; il l'avait commandé à mon grand-père, afin de s'en parer, pour célébrer ses noces avec dona Elvire... Ah! le mécréant, l'habit n'était pas cousu que dona Elvire avait changé de nom, et s'appelait l'abandonnée! Aussi bien mon père fut cruellement puni, lorsqu'il apporta cet habit du matin à don Juan.—Que diable veux-tu que j'en fasse à présent (disait-il)? Dona Elvire aimait la couleur tannée, et la petite Charlotte ne peut pas la souffrir. Et voilà comment cette relique est restée entre les mains de mon père, qui la coucha sur son mémoire, où elle dort depuis cent ans.