À la fin, arriva le jour de notre présentation à la cour de la reine Marie-Antoinette, ce jour impatiemment attendu par ma mère. Elle s'était parée extraordinairement pour cette cérémonie imposante. Jamais ses vastes paniers n'avaient été plus chargés de dentelles, jamais elle n'avait poussé sa chevelure à de plus hauts sommets, et rarement autant de perles et de diamants avaient brillé autour de sa personne. En un mot, ma mère avait pris, ce jour-là, toute la vieille parure allemande, avant Marie-Thérèse. Autant que je puis m'en souvenir, c'est la dernière fois que j'ai vu ce noble et riche costume en toute son ampleur: ainsi faite, et le visage honorablement couvert de mouches et de rouge, une grande dame était vraiment imposante. On eût dit une citadelle imprenable; à peine le bras, à demi-nu, était-il libre d'agiter un éventail. Ma mère fut longtemps à sa toilette, et rien n'y manquait, lorsqu'elle monta dans son carosse, en me faisant toutes sortes de recommandations sur la manière de me conduire à cette nouvelle cour.
—Votre fuite de Vienne, me disait-elle, m'a accablée de douleur; un instant j'ai tremblé de n'avoir enfanté qu'un philosophe. Il faut laisser, Monsieur, à plus grand que vous, ce funeste travers. Notre empereur n'en est pas innocent, mais ce sont des folies d'empereur. Pour nous, soyons les premiers à respecter notre rang, si nous voulons qu'on nous respecte. N'assistons plus, sans protester de toutes nos forces, au hideux spectacle de dégradation sociale que nous avons trouvé partout en ce royaume, oublieux de l'ancienne croyance et de l'ancien respect. C'est un crime... une impiété pour un gentilhomme, de déchirer les titres de ses aïeux et de ses petits enfants; ces titres sacrés représentent un dépôt inviolable dont nous devons compte au passé, aussi bien qu'à l'avenir. Croyez-moi, l'esprit d'égalité est une contagion funeste, et par respect pour ce que nous sommes, gardons-nous d'imiter les malheureux qui se dépouillent de leur dignité en échange d'une gloire populaire, sous laquelle ils finiront par succomber.
Ma mère ajoutait: Enfin songez, Monsieur, que nous allons voir la première cour du monde et le premier roi de l'Europe; songez surtout que c'est à S. M. la reine Marie-Antoinette elle-même, que nous allons présenter nos respects, à la fille de Marie-Thérèse et de tant de rois!... On ne saurait imaginer toutes les recommandations que me faisait ma mère. Au souvenir de mon irrévérence passée, elle entrait en épouvante. Pour moi, bien résolu à ne plus lui déplaire, effrayé de toute la philosophie à l'abandon que j'avais déjà apprise, en ce plaisant pays de France, effrayé de l'égalité qui débordait de toutes parts, je me sentais tout disposé à écouter respectueusement ces sages conseils. Hélas! dans le doute où j'étais, je m'abandonnais toujours à la dernière voix qui frappait mon oreille, à la dernière pensée qu'entendait mon esprit, que comprenait mon cœur. J'étais, tour à tour, dévoué aux droits du peuple, aux privilèges du trône, homme indécis, s'il en fut. Ce qui fait qu'en revenant aujourd'hui sur les opinions de ma jeunesse, je me trouve assez souvent coupable d'avoir manqué tantôt d'espérance, et tantôt de charité... comme si ce n'était pas assez d'être à plaindre, et comme s'il dépendait de nous-mêmes d'avoir une opinion.
Que voulez-vous? Dans cette lutte ardente des pouvoirs qui s'élèvent, contre les pouvoirs qui s'en vont, il arrive un instant de gêne pendant lequel il est bien difficile de savoir où s'arrêter. Retenu, d'un côté, par l'habitude et le souci des traditions, emporté, d'autre part, à l'enthousiasme, à l'admiration, pour les théories nouvelles et persécutées, il est bien difficile, en ces années ignorantes du mal et du bien, du faux et du vrai, de choisir entre le passé auquel on appartient, et le présent auquel on voudrait appartenir. Ainsi j'étais. Ah! sur la route même de ce grand Versailles, vis-à-vis de ma mère, si grande dame et si parée, orné de mes ordres et paré fabuleusement de mon habit de cour, vaincu comme je l'avais été déjà, deux fois, à mon premier amour, par un valet, à ma première excursion dans le monde réel, par ce hanteur de clubs, ce fauteur de révolutions et ce chercheur d'utopies qui s'appelait tantôt Riquetti le marchand de draps, tantôt le comte de Mirabeau, ou, plus fièrement: Mirabeau, et dont le nom véritable était Légion..; honteux de ma nullité, à une époque et dans un pays où chaque citoyen commençait à compter par sa valeur réelle, je me surpris, plus d'une fois, regrettant, au fond de l'âme, et Fanchon, et mon mariage avec elle, sur le banc couvert de neige, sous le toit de chaume éclairé par la lune, dans une belle nuit d'hiver.
La voiture allait lentement, mes réflexions étaient profondes.
—Et quel besoin, me disais-je, après tout, quel devoir pourrait m'arracher à mon doute, à mon rêve, à ma curiosité de chaque jour? De quel droit, irais-je interrompre violemment ce repos de mon âme, cet innocent loisir de mon esprit dans lesquels j'ai vécu jusqu'à présent? Que me font à moi, les révolutions étrangères? Suis-je attaché à ces révolutions qui grondent? Suis-je un Parisien, ou suis-je un Allemand qui voyage et veut s'instruire? Et si la route enfin me paraît longue, n'ai-je pas, toujours le moyen de faire verser ma chaise au milieu du chemin, à côté d'une chaumière, ou de l'arrêter à la porte de mon château, sur les bords du Rhin, par exemple, dans les grandes herbes qui les bordent, sous les arbres qui l'ombragent?
Je me sentais tranquillisé, m'étant dit tout cela.
—Oui, me disais-je encore, et vraiment je serais une bonne dupe de perdre ici mon plus beau privilège: un étranger qui voyage, et qui n'a pris parti pour personne. Oui, j'aurais grand tort de m'inquiéter, ici, d'ordre ou de désordre, et je n'irai point, non certes, tirer l'épée contre des idées; je ne déclarerai point la guerre à des faits, je ne m'intitulerai pas un héros, à propos de systèmes politiques, je ne prendrai point mon rêve au sérieux, ou tout au rebours. Club, taverne ou palais, que m'importe? Mon rôle, à moi, c'est d'être un témoin futile, et ne jurer par aucun maître. Avant tout, je suis le poursuivant de l'inconnu, sous toutes ses formes, le hardi défenseur des passions innocentes, le chevalier errant des petits faits de la vie humaine. Enfin, n'ai-je pas, pour me guider, l'exemple de ma mère elle-même? Elle est impassible, elle est calme, elle attend... Faisons comme elle, attendons. Tels étaient mes raisonnements d'égoïste, et voilà par quels moyens je m'éloignais de la vie active, en ces temps douteux, à l'heure où plus que jamais c'était mon droit et mon devoir de me mêler hautement et sans crier: Gare! aux passions de mon siècle, à ses batailles, à ses hasards!
La voiture allait toujours: nous parcourions la route éternelle (on le disait) qui conduit de Paris à Versailles. La route est bordée, hélas, de chaumières, de masures, de petits jardins entre deux remparts de boue, en hiver; entre quatre murailles de poussière, en été. Voilà donc le chemin des géants? Voilà l'unique sentier qui mène aux honneurs, au crédit, au pouvoir? Par ce sentier mal pavé et plein d'abîmes, a passé tout le grand siècle. O grande époque de l'histoire et du monde, vous avez foulé cette route abominable dans tout l'éclat de la gloire des lettres et de la vertu guerrière! O sentiers du soleil, traversés par tant de passions, par tant de vertus, par tant de pouvoirs, par tant de revers! Voici pourtant le chemin de Louis XIV et de madame de La Vallière, du grand Condé et de Bossuet, de Jean Bart et de Racine!... Où donc êtes-vous, trace auguste de tant de grandeurs? Demandez à cette voie, à ce soleil, à cette poussière, à cette fange, combien a pesé le grand siècle, et si la roue, en tournant, s'est brisée au contact de la borne olympique?... Un seul arbre, un seul des grands ormes qui avaient vu passer tant de merveilles dans leur plus splendide appareil, restait debout sur la route.... Il avait été frappé de la foudre, et de toutes les choses qu'il avait vues il avait perdu, le souvenir.
Cette route où courait le tonnerre, où roulait la victoire, où se jouait la fortune insolente, elle a été parcourue, à son tour, par le siècle des philosophes: insouciants voyageurs, ils vont à pied, ils dédaignent les chevaux fringants de la cour, ils marchent lentement, toujours sûrs d'arriver. Alors, quand le XVIIe siècle eut accompli sa tâche, et quand le roi Louis XV eut remplacé le régent d'Orléans, le voyage à Versailles recommence avec le même ordre, mais l'heure du voyage est changée, les voyageurs ne sont plus les mêmes; et le but seul est resté le même but: fortune et pouvoir. C'en est fait; le grand siècle a fini son voyage, il s'est arrêté haletant sous la gloire et n'en pouvant plus, et maintenant nul ne songe à voir que ce chemin sillonné d'éclairs soit le chemin de Versailles. En ce moment la nuit succède au grand jour. Les voyageurs se rapetissent, le poëte fait des vers à Chloris, le prosateur écrit des contes, le chrétien dépouille la foi de ses pères. Voyez! dans l'art tout est rose et joli. Qui reconnaîtrait ce chemin de l'ancien Versailles, parcouru à grands pas par des géants? Était-ce donc pour si peu, quand la royauté de France fit cette halte misérable entre la vieillesse d'un roi et la jeunesse de l'autre, que le régent d'Orléans avait donné à la France le temps de réparer cette route effondrée? Quand Philippe se tenait à Paris, fuyant Versailles, était-ce donc qu'il eût peur, ou qu'il respectât le palais du grand roi, le trouvant trop difficile à remplir par sa majesté viagère et d'un jour, majesté de second ordre et faite à sa taille à lui, le spirituel rhéteur, le sceptique et l'audacieux qui met en doute même la monarchie, et qui rit sur le volcan? En même temps répondez: qu'êtes-vous devenues, passions françaises si correctes, même dans vos écarts? Le siècle est là chancelant sous l'ivresse! Il s'est gorgé d'esprit, de doute et de paradoxes sous cet imprévoyant gouverneur, et sous son digne disciple, traîtres à la royauté, tous les deux. Hélas! hélas! la France en est réduite à se parodier elle-même. O honte! le Bossuet de ce temps perverti entretient des filles d'Opéra; madame de Maintenon s'en va dans les champs, la gorge haletante et les cheveux épars; Philippe et madame de Parabère, Louis XV et madame de Pompadour, le duc de Richelieu et le lieutenant de police ont infecté cette route consacrée par tant de grands rois, de grands poëtes, où d'élégantes amours avaient laissé leur trace honorable ou charmante. Ils ont indignement sali les sentiers pleins de fleurs; ils les ont indignement jonchés de honte, de terreur, d'égoïsme et de fausse gloire; ils les ont dégradés de toute la force de leur caducité et de leur déshonneur!