Non, ce n'est pas le grand chemin, le sérieux chemin, le vrai chemin de Versailles: je suis, tout au plus, sur le chemin de traverse à l'usage des filles perdues, des ministres prévaricateurs, des goujats et des voleurs. Voie immonde et funeste, entremêlée horriblement de mille pas rétrogrades, et de mille sentiers qui se croisent, et qui finissent par se rencontrer, au bord des abîmes! Que d'âmes errantes sur ces bords! que de génies éplorés dans ces forêts! Que la danse des morts doit être solennelle en ces carrefours de chasse, où tous les vents se sont donné rendez-vous... au sommet des grands arbres, à l'heure où l'étoile du soir jette en silence sa pâle clarté sur les gazons desséchés, foulés par des ombres muettes! Ainsi je rêvais, et cependant notre carrosse allait toujours.

Les règnes qui finissent, les opinions que le temps abolit, les croyances qui se détruisent, toutes choses immatérielles et sans forme, laissent pour moi des ruines visibles et pleines d'intérêt; je les vois, je les touche, et je les consacre aussi par mes regrets et par mes larmes; bien plus, je les ranime à mon usage et pour moi seul. Quand je le veux, aujourd'hui même, à soixante ans de distance, je rends la vie aux palais, aux héros, au jeune roi, aux jolies femmes, aux beaux jours d'autrefois. J'entends de nouveau le son du cor dans les échos de la forêt, je revois la nymphe errante sur son cheval, agaçant le roi des chasseurs; je me figure aussi la prostituée arrachée à son boudoir mercenaire et sortant, souillée un peu plus, du lit royal. Si je le veux, j'assiste à une prise de voile, au banquet des noces, au carrousel des rois. Je réunis, à mon bon plaisir, ces temps d'amour et ces temps de débauche, je me promène à la fois entre les jets d'eau de Chantilly et les malheureuses filles du Parc-aux-Cerfs. Parlez-moi des contrastes, pour donner la toute-puissance aux souvenirs! Parlez-moi des longs règnes et des saturnales de la royauté; des vieux palais, des anciennes amours, des grands noms, voilà pour le passé; et si vous joignez à ces poussières, à ces échos dans le temps présent, des craintes folles, des inquiétudes sans cesse renaissantes, des révolutions qui menacent, une jeune reine, belle et à ce point malheureuse, certes, vous comprendrez quel fut mon premier voyage à Versailles.

Une rencontre inattendue vint m'arracher à mes étranges réflexions.


CHAPITRE VII

Nous entrions dans la dernière avenue, à la nuit tombante. Le ciel était sombre et pluvieux, et j'avais peine à distinguer, dans ces longues rangées de maisons attristées, quelques-uns des hôtels de la ville; la façade même du palais m'apparaissait comme une masse imposante; à peine quelques lueurs arrivaient jusqu'à nous. Dans cette circonstance de la nuit et de l'orage, le cocher avait retardé sa course, cherchant du regard à quelle porte il devait se présenter? Tout à coup un homme passe en courant, l'habit en désordre et la tête nue; il était tout souillé de pluie; un instant je le vis courir, bientôt sa course se ralentit, puis enfin je le vis chanceler et tomber tout à coup dans un fossé... On eût dit qu'il était mort. Aussitôt je m'élançai au secours du pauvre diable, et bientôt je fus près de lui, malgré les exclamations de ma mère, qui ne comprenait pas que l'on s'arrêtât pour si peu.

Quand j'arrivai près du fossé où l'inconnu était tombé, le digne homme s'était déjà relevé, il souriait doucement; sa tête était belle et calme; il était dans la force de l'âge, et dans son regard il y avait pour le moins autant de passion que d'égarement; j'ai entendu peu de voix d'un accent plus doux.

—Grand merci, Monsieur, me dit-il; grand merci de votre pitié; je me suis trop hâté, j'ai couru, je suis tombé dans ce fossé; mais, par le ciel! dites-moi donc si je suis près du château? Hélas! hélas! il fait nuit, la promenade est sombre, et je ne verrai pas la reine aujourd'hui, je suis venu trop tard.

Le malheureux se tordait les mains; désolé, il reprenait:

—Voyez-vous, quand ces arbres sont couverts de feuilles qui frémissent, quand ces plates-bandes sont en fleurs, quand la mousse est là, recouvrant de son manteau les blanches épaules de ces statues, je n'arrive jamais trop tard; je dors où je suis, peu m'importe, et partout, sous le ciel. Et le matin, tous les matins, je vois de loin Marie-Antoinette; elle se lève avec l'aurore et comme elle. Le soleil vient de ce côté toujours, moi je tourne le dos au soleil, et je la vois, elle admirant le ciel empourpré. Mon Dieu, je fais alors ma prière, à genoux devant elle, et je prie avec ardeur pendant six mois de l'année. Hélas! jamais je ne prie en hiver. Elle ne sort pas l'hiver; il n'y a pas de soleil et je ne vois plus rien, pas un coin de sa robe ou de son chapeau. On dirait que tout est mort, autour de ma reine qui n'est plus. Ah! tristesse! Ah! terreur!