J'eus en pitié le pauvre fou; ma mère, en poursuivant sa route, me fit signe qu'elle allait m'attendre au château; je pris mon fou sous le bras, et le menai chez le concierge, qui le reconnut sur-le-champ.
—Pauvre homme! dit le concierge. C'est l'amoureux de la reine, Monsieur! La reine a bien défendu qu'on lui fît du mal!... Entrez, Messieurs.
Nous entrâmes. Un grand feu éclairait l'appartement; tout était reluisant et calme en cette demeure: un vrai royaume, moins les chagrins, les douleurs et les veilles de la royauté.
Quand mon fou eut senti la douce chaleur du foyer domestique, et qu'il eut repris quelque force à la table du concierge:—Oui, me dit-il, en me regardant avec un profond sentiment de conviction, je l'aime, et de toute la force de mon âme! J'ai tout perdu pour elle, et ma raison, pour commencer. Quand je la vis, mon Dieu! mon Dieu, quand je la vis pour la première fois, elle entrait dans une tente, sur les frontières de l'Allemagne et de la France, vêtue en simple Allemande;... elle sortit de l'autre côté, habillée en reine de France! Elle a voulu rire de son fou, sans doute; et pourtant, quand je pense qu'au milieu même de cet abri d'un instant, il y eut plus qu'une archiduchesse d'Autriche, et plus qu'une reine de France, il y eut une fiancée... Allons, allons, calmons-nous! Tout beau, mon cœur!...
L'instant d'après, j'eus l'honneur de saluer S. M. la reine, à la tête de ma compagnie. Eh! tel que vous me voyez, j'ai été magistrat, j'ai porté la robe de magistrat; j'étais du parlement de Besançon, c'est moi qui portai la parole, et, ne sachant comment l'appeler, je l'appelai tout simplement: Madame! Elle parut me sourire, et elle me regarda;... elle me parla même, et la veille...
La veille de ce jour glorieux, j'avais condamné aux galères un malheureux paysan qui avait tué un lapin dans une forêt ecclésiastique. J'avais condamné ce malheureux: sa femme était venue à mes pieds, me priant et me suppliant en grâce, en pitié, avec ses enfants, ses tout petits enfants! Dans la nuit, nuit de remords et de confusions, j'avais revu en songe le condamné, sa femme, ses enfants, le lapin, le furet...; j'étais bourrelé; c'était ma première sentence, et je pleurais, me sentant chargé d'un grand crime. Ah! Dieu! si j'étais las à jamais de cette magistrature abominable!... Eh bien! ma reine à moi, elle m'a absous de mon crime, elle m'a délivré de mon remords, elle a dit à mon condamné: Sois libre! À la femme: ayez confiance! Aux petits enfants: je vous adopte! O grâce! ô bonté! Elle a donné un démenti à ma sentence, à ma justice, à ma loi, voilà ce qu'elle a fait pour moi, cette reine, à son premier instant de royauté. Depuis ce jour, je n'ai plus eu de mauvais rêve, je n'ai plus vu de misérables pendant mon sommeil, je n'ai plus porté de robe sanglante, je n'ai plus de remords. Aussi, depuis ce jour de clémence et de pardon, je n'ai plus pensé qu'à la reine, je n'ai plus appartenu qu'à la reine, je n'ai plus porté que sa livrée, et je lui appartiens; si elle meurt, je meurs... Mon Dieu, je l'aime tant!
Disant cela, il était calme et son front était radieux.
—Hélas! lui dis-je, Monsieur, quel dommage de porter si haut son rêve et de mourir, jeune encore, d'un amour sans espoir!
Il me répondit ainsi, et je crois bien qu'en ce moment il avait toute sa raison:—J'avoue, en effet, Monsieur, que voilà une téméraire entreprise: aimer cette dame!... Eh! ne croyez pas que je sois tombé, tout d'un coup, dans le gouffre. Au contraire, j'ai vu le précipice, et j'en ai sondé toute la profondeur, avant d'y tomber! Mais, plus j'ai réfléchi, plus j'ai vu que cet amour impossible était ma vocation sur la terre. Que voulez-vous donc que je fasse ici-bas, si je ne l'aime pas? Qui, moi? moi seul je serais sage, quand tous sont insensés? moi seul je vivrais sans passion, en ce siècle de passions sans bride et sans frein? Laissons aller le siècle, et le laissons se ruer dans le néant. Allons, courage, insensés, jouez sur une carte la fortune de vos pères! Insensés, prostituez votre écusson au char de Phryné! Insensés, profanez le saint ministère de Dieu dans vos orgies nocturnes! En même temps refaites les lois du pays; jetez le trône dans la poudre, arrachez de votre chapeau ducal la dernière plume qui le pare, épousez vos servantes, et quand tout sera dit, brûlez-vous le crâne!... Or, dans ce dévergondage universel, je serai tout d'un coup raisonnable à moi tout seul?
N'avez-vous pas entendu dire aussi qu'il y avait chez nous des gens qui faisaient la guerre à Dieu le fils; qui, de leur propre autorité, retranchaient deux parts de la Trinité sainte, et qui criaient: victoire! quand le Dieu était blessé?