Pouvait-il oublier, lui, enfant de la presse libre et de la libre parole, un prince qui s'était écrié, le jour de son avénement au trône de ses ancêtres: Plus de censure! et qui avait renvoyé dans leurs cavernes les honteux mutilateurs de la presse honnête et libérale? Et de même que le roi Charles X avait dit: Plus de censure! en montant sur le trône, il avait répondu aux vieux poëtes de l'empire qui, dans une pétition célèbre, le sollicitaient, ô honte incroyable! contre les poëtes naissants: «Je n'ai que ma place au parterre!» Il avait fait, il avait dit aussi bien, le jour où il fit appeler l'auteur de Marion Delorme, en le priant de laisser en repos l'ombre de son aïeul, le roi Louis XIII. La date est certaine; elle est consacrée à tout jamais, aux royales Tuileries, dans ce beau livre intitulé: les Rayons et les Ombres, le digne pendant des Feuilles d'Automne et des Contemplations:
Seuls dans un lieu royal, côte à côte marchant,
Deux hommes, par endroits du coude se touchant,
Causaient. Grand souvenir qui dans mon cœur se grave!
Le premier avait l'air fatigué, triste et grave,
Comme un front trop petit qui porte un lourd projet;
Une double épaulette à couronne chargeait
Son uniforme vert à ganse purpurine,
Et l'Ordre et la Toison faisaient sur sa poitrine,
Près du large cordon moiré de bleu changeant,
Deux foyers lumineux, l'un d'or, l'autre d'argent.
C'était un roi, vieillard à la tête blanchie,
Penché du poids des ans et de la monarchie.
L'autre était un jeune homme, étranger chez les rois,
Un poëte, un passant, une inutile voix.
Ils se parlaient tous deux, sans témoins, sans mystère,
Dans un grand cabinet, simple, nu, solitaire...
Or, entre le poëte et le vieux roi courbé,
De quoi s'agissait-il?...
Le poëte voulait faire, un soir, apparaître
Louis Treize, ce roi sur qui régnait un prêtre;
—Tout un siècle, marquis, bourreaux, fous, bateleurs,—
Et que la foule vînt, et qu'à travers des pleurs,
Par moments, dans un drame étincelant et sombre,
Du pâle cardinal on crût voir passer l'ombre...
Le vieillard hésitait:—Que sert de mettre à nu
Louis Treize, ce roi chétif et mal venu?
À quoi bon remuer un mort dans une tombe?
Que veut-on? Où court-on? Sait-on bien où l'on tombe?
Tout n'est-il pas déjà croulant de tout côté?
Tout ne s'en va-t-il pas sous trop de liberté?...
Puis il niait l'histoire, et, quoi qu'il en puisse être,
À ce jeune rêveur disputait son ancêtre,
L'accueillant bien, d'ailleurs, bon, royal, gracieux,
Et le questionnant sur ses propres aïeux!
Tel il nous est apparu, et dans sa vie et dans son règne, le roi Charles X, ce roi excellent que nous perdions! Tel nous le montrait la poésie, en attendant que l'histoire eût adopté cette image vraiment royale! Il avait laissé parmi nous, les uns et les autres, tant de traces bienveillantes! Il avait été au-devant même de ses insulteurs, le cœur tout rempli de pitié, les mains toutes pleines de pardon! Je suis peu de chose, et je n'ai jamais été rien en toute ma vie... Une seule fois, il me semble aujourd'hui que je fus un homme important. Je me souviens, en effet, que j'eus l'honneur, au nom du roi, de porter des paroles de pitié et de pardon à M. Fontan, enfermé à Poissy pour avoir insulté à la majesté royale! Le roi demandait à peine une excuse, et tout de suite il pardonnait... M. Fontan ne voulut pas s'incliner devant ce pardon qui tombait de si haut! Tout au fond de l'abîme, il défiait encore. Ah! je suis sûr que M. Fontan eut un vif regret de son obstination malséante... et courageuse, lorsque un mois après notre ambassade à Poissy (Frédéric Soulié en était):
Holyrood! le vieux roi, demandait à ton ombre
Cette hospitalité mélancolique et sombre
Qu'on reçoit, et qu'on rend de Bourbons à Stuarts...
Donc ce livre, aujourd'hui réimprimé, parce qu'enfin je ne pouvais pas le laisser disparaître, et reparaître un jour, sans le commentaire et sans l'explication qui désormais lui serviront d'excuse, était tout à fait, dans mon ambition juvénile, et qui de rien ne doute, un suprême adieu à la monarchie expirée, une élégie au roi que nous perdions. Dieu soit loué, qui m'a mis au rang des honnêtes gens qui se plaisent à célébrer les causes vaincues! Ils n'attendent rien de la fortune; ils n'ont rien à espérer du pouvoir; ils se tiennent à l'ombre, à l'écart, cédant la place à qui veut passer avant eux! Passez! La place est libre!... Arrivez, ambitieux! Emparez-vous des rumeurs populaires! Tenez-vous du côté des puissants de ce matin! Soyez forts avec les forts, puissants avec les tout-puissants; oubliez la veille, et contemplez le lendemain! Hâtez-vous! qui vous gêne? Hâtez-vous! qui vous arrête? Hâtez-vous! foulez à vos pieds victorieux ce que vous adoriez avec crainte, et le foulez avec joie! Il est si beau de crier, dans la foule, avec la foule!
Il est si bon, si charmant de suivre, au pas de course, un triomphateur! Ceux qui, de loin, vous voient passer s'imaginent que vous êtes une part du triomphe, un fragment de la conquête, un capitaine, un général!... Hâtez-vous bien fort, et prêtez aux nouveaux venus de ce soir les serments que vous avez prêtés aux vainqueurs de la veille... Hâtez-vous!... pendant que dans l'ombre, et d'une voix calme, il y a de bonnes gens qui s'obstinent à crier au roi qui part: «Adieu, Sire! Adieu Majesté! Rappelez-vous ceux qui vous pleurent! Bénissez-les! Bénissez-nous!» Et puis, si l'on savait combien c'est facile, et quel honneur inespéré on en retire, aussitôt que l'on rencontre un de ces pauvres idiots obstinés à la fidélité, qui se souviennent du serment, et qui n'ont pas voulu des sentiers nouvellement frayés!
Ceci dit, reprenons la préface même de l'an de grâce 1830; cette préface de Barnave, aujourd'hui, après tant d'années et tant d'oublis, nous la réimprimons telle qu'elle fut écrite, au moment où la France entière interrogeait l'avenir des successeurs du roi Charles X. La voilà! Je ne changerai pas un mot à cette préface, un instant fameuse... Elle disait tout à fait, en ce temps-là, ce que je voulais dire; elle était toute ma pensée; elle appartenait à mes regrets, à ma sympathie, à mes respects pour le roi de Chateaubriand, de M. Bertin l'aîné, de Victor Hugo, de Lamartine!
Et bientôt, lorsqu'il apparut que le roi Louis-Philippe était un grand prince, un esprit ferme et libéral, un vrai roi, père heureux d'une famille de grands capitaines, d'honnêtes femmes et d'un véritable artiste, la princesse Marie, à l'heure éclatante et libre, entre toutes, où la France entrait à pleines voiles dans des prospérités inconnues, comme un homme d'État, un ministre du roi Louis-Philippe me disait:—Monsieur, nous voilà bien loin, convenez-en, de la préface de Barnave?
—À coup sûr, lui dis-je, et j'en conviens d'autant mieux, que nous voilà bien loin, très-loin du prince de Polignac, bien près du roi Charles X... et du ministère de M. de Châteaubriand.