La ballade finit dans une caverne, à l'heure où dansent les morts; leurs os se dressent, leurs tendons renaissent, leurs têtes osseuses se balancent sur les anneaux cliquetants de leur col décharné. Frédéric baisse alors sa visière, il ôte son casque, et montre un crâne dépouillé; il ôte ses gantelets... on ne voit plus que sa main de squelette. À la fin Louisa meurt... à la lune nouvelle elle reviendra pour ouvrir avec son amant-fantôme la danse des morts.

Dans mon songe, entre la veille et le sommeil la cabane de la ballade, c'était le château de Versailles, la fiancée était la reine elle-même, et le cavalier noir ressemblait à beaucoup de figures, entre autres à l'homme de la taverne du Trompette blessé. J'eus à subir ainsi tout le reste d'un cauchemar poétique! Et voilà comme on doit dormir au bruit du vent, sous le cadavre d'un malfaiteur, entre deux gibets de carrefour!

Quand je me réveillai dans ces demeures de la toute-puissance et de la majesté royale, ô bonté divine! il n'y avait plus dans ces murs que la Majesté souriante! Le jour était beau, le soleil radieux, le ciel vaste et pur; tout le château s'animait des plus belles passions de la vie... À la fin j'étais sûr d'être à Versailles, et d'habiter le palais du roi. Tout s'éveillait, tout résonnait! La garde montante allait au son des musiques remplacer les gardes de la nuit passée; les Suisses du baron de Bezenval étaient rangés dans la cour du château; les ministres se rendaient dans la chambre du conseil; toute la noblesse du royaume de France, la robe, et l'épée, et le cardinal, venaient faire leur cour au roi; dans un coin du château on préparait la meute et les équipages de chasse; la galerie se remplissait d'étrangers et de sujets. Bientôt le roi passa, les trompettes sonnèrent, les tambours battirent aux champs, les cent-suisses, espèce de géants armés, portèrent les armes, les gentilshommes de service arrivèrent, en grand habit;... dans les jardins le peuple, accouru pour saluer ce grand lever, criait: Vive le roi!

Fiez-vous aux songes, aux sorciers, aux mensonges, me dis-je en moi-même. Cette monarchie... elle était croulante hier, elle est forte, elle est riche, elle est grande ce matin! Et je fus tout affligé d'avoir perdu la veille, sur des malheurs impossibles, tant de larmes et tant d'émotions.

Libre enfin de mes terreurs de la veille, heureux, content, dispos, je descendis en triomphateur dans ce parc enchanté. Cet imposant appareil de force et de pouvoir, au milieu du plus éclatant appareil, me rassurait complètement et dissipait tous les nuages. C'était la première fois, à ce degré suprême, que je comprenais l'intime union de la monarchie et de la noblesse; la force du roi était la mienne: hier j'avais porté le deuil de la monarchie; aujourd'hui j'étais fier comme elle; aujourd'hui je relevais le trône croulant; je rendais à la reine ses sujets empressés, son pouvoir auguste; je lui rendais le charme intime de son intérieur, ses causeries sans fiel, ses amitiés sans nuages; bien plus, je revoyais Hélène elle-même, et, mettant à profit la force du monarque et la stabilité du trône, je revenais à mon rêve d'amour. Insensé que j'étais! Je me laissais prendre à ces vaines apparences! Je prenais cette maison du roi, ces soldats, ces courtisans, ces Suisses, ces chasseurs, ces gentilshommes, ces vains bruits de cor et de tambour, pour la monarchie elle-même... Il me semblait qu'elle était tout entière au milieu de ces bruits confus, de ces armes sonores, de ces riches uniformes, de ces regrets silencieux... O fantômes!... J'avais sous les yeux des fantômes. Hélas! ces bruits, ces uniformes, ces capitaines des gardes, ces bâtons fleurdelisés, ces épées, ces trompettes, ce mot d'ordre et ces tambours, n'étaient plus guère que les dernières et frivoles apparences de la monarchie épuisée... Ici, le champ où fut Troie... Ici, les domaines du roi Louis XIV!... On avait arraché même les arbres séculaires que Sa Majesté avait plantés... Le grand roi les avait plantés pour lui seul; il avait cru bâtir un ombrage comme on lui creusait des fleuves, comme on lui bâtissait des montagnes; l'arbre avait été aussi éphémère que le maître, ils s'étaient séchés tous les deux le même jour. Louis XV n'avait foulé que des feuilles mortes; Louis XVI venait de remplacer ces arbres d'un jour par des chênes, qui veulent des siècles pour grandir.

Quand j'eus tout vu dans ces jardins: les jets d'eau, les cygnes, les statues, les grottes, à présent sans mystères, les pins taillés en pyramides, les chiffres, jeunes encore, de tant de beautés évanouies, les hêtres à l'écorce raboteuse, où l'amour traçait tant de serments que l'air emporta, les flatteries emblématiques, et les dieux de la mythologie amoureuse dans leurs attributs divers, je revins sur mes pas, cherchant les Bains d'Apollon où le pauvre fou devait m'attendre. Il avait un secret à me dire; il m'intéressait vivement. Je découvris les Bains d'Apollon. C'était encore un rocher factice, une fontaine tombante, un Océan d'une coudée, une île enfantine, un abîme de trois pieds. Au sommet du rocher, on voyait les neuf Muses entourant Apollon; Apollon, c'était toujours Louis XIV. À droite du rocher, un grand cheval de marbre, au jarret tendu, la tête courbée et la crinière flottante au sommet, semblait vouloir se désaltérer dans l'Hippocrène; et l'Hippocrène, mince filet d'eau, fuyait ses lèvres haletantes; image trop véritable de la poésie en ces temps de révolution!

Mon premier coup d'œil fut pour le groupe en marbre; en me retournant, je découvris, assis sur un banc, l'amoureux de la reine. Il était moins défait que la veille, et son habit était décent. Quand il me vit, il me salua poliment; je lui rendis son salut: nous fûmes bientôt à côté l'un de l'autre, en vrais amis.—Vous voyez, Monsieur, que je suis exact au rendez-vous, lui dis-je en l'abordant.—J'y comptais, Monsieur, vous êtes trop bien né, vous avez une trop noble figure pour vouloir manquer de parole à un pauvre fou. D'ailleurs, vous êtes son compatriote et vous devez aimer la reine; or c'est d'elle que je dois vous parler.

À ces mots, le pauvre diable ayant tourné la tête d'un côté, pour voir si nous étions seuls, et baissant la voix:—Vous allez savoir mon secret, me dit-il; c'est à vous seul, à vous qui m'avez tendu la main, que je veux me confier; écoutez-moi, soyez discret. La reine (et ici il tourna encore ses regards çà et là), la reine... elle n'est pas une reine, je le sais, je l'ai vu... j'en suis sûr!

Je reculai d'étonnement; oubliant que je parlais à un fou. Mon épouvante et ma surprise lui firent plaisir.

—Vous croyez, me dit-il, habiter le palais d'un roi; vous dites que ceci, ce ciel grisâtre, est la France! Quand le tambour bat aux champs, et que vous entendez le bruit sec du mousquet que le soldat présente, vous vous découvrez, et vous dites: C'est la reine qui passe!... Et tout droit devant vous, vous arrivez à un palais de belle apparence, et vous vous croyez au palais de madame de Maintenon, à la vieillesse du roi Louis XIV, quand il devint malheureux et dévot. Eh bien! non, vous vous trompez, ce sont autant d'illusions de vos sens; tout ceci n'est pas Versailles, ce palais là-bas n'est pas Trianon, cette reine... mais ne le dites pas, elle est faite pour l'être, elle sera toujours la reine pour vous et pour moi.