J'écoutais sérieusement cet inconcevable discours; je me laissai guider par le fou. Il me mena au petit Trianon que je n'avais pas vu encore: à Trianon, ce lieu fameux, où la renommée (elle est si bête!) jetait l'or et les pierreries à pleines mains. On nous ouvrit les portes, grâce à mon fou.

Je vis Trianon; je cherchai en vain le luxe oriental dont on parlait dans le peuple et dans les pamphlets contre Sa Majesté, la chambre en diamants que demandaient à voir tous les étrangers qui accouraient à Versailles; je fus étonné de la rusticité du petit Trianon. La maison était toute simple, elle eût indigné une fille d'Opéra. Le jardin anglais grimpait et tournait, et jetait çà et là ses branches ébouriffées dans l'espace de quatre arpents. On entrait par une porte bourgeoise, une sonnette avertissait le portier. On se perdait tout d'abord entre deux montagnes, on traversait un pont suspendu entre deux rocs, au bout de ce pont se trouvait la grotte; de cette grotte on montait au sommet du pic par cinq marches, où se trouvait un banc de pierre... Alors de ces hauteurs l'œil dominait la campagne environnante. Ici, sur ce banc, la reine aimait à s'asseoir: souvent elle y restait des heures entières, seule et pensive, écoutant nonchalamment les moindres bruits de la campagne, le son du cor dans les bois, le chant des oiseaux sous les branches. Elle était encore assise sur ce banc le jour même où ses serviteurs tremblants et ses femmes éplorées, haletantes comme si elles avaient vu un assassin, vinrent l'avertir que le peuple envahissait le château, criant: La reine! et hurlant des blasphèmes... Elle se leva... elle prit congé de ces chères solitudes... Elle savait déjà qu'elle ne les devait plus revoir.

Nous traversâmes la grotte en rocaille; nous montâmes les cinq marches de la montagne, nous arrivâmes sur ces hauteurs factices, aussi émus que si nous eussions foulé la cime la plus haute du Mont-Blanc. Mon guide alors se retourne vers moi, et pousse un cri de joie.

—Ah! voyez-vous, dit-il, voyez-vous à nos pieds ce joli village?... Ici nous sommes à cent lieues de Versailles,... voici le petit village... Admirez le presbytère, la cabane du garde champêtre, l'église surmontée d'une croix. Cette grande maison, revêtue d'ardoises, c'est la maison du seigneur; la demeure du bailli, la voilà. Voyez la vacherie aux flancs de la montagne; la laiterie est à côté; reconnaissez-vous la Suisse, un pays fait pour le laitage et la chanson, je le reconnais à ses montagnes chargées de neige, à ses petites génisses, à son lac, à sa paix intérieure, au chaume de ses toits. Approchez, s'il vous plaît, montons dans cette barque, elle nous conduira sur l'autre rive, et nous entendrons toutes sortes de chansons qui ne sont pas de chez nous!

En effet, rien n'était plus villageois et plus rustique; on n'entendait que murmures et bêlements, on ne voyait que chaume et cabanes villageoises... Quels domaines pour une reine de France! et quel goût champêtre avait élevé ce village? Salut, paysage de la sainte Allemagne! salut, tableau sérieux de notre bonheur domestique!

En ce moment, j'aurais lu volontiers, même une idylle de Gessner.

Mon guide était à mes côtés, partageant mon extase; il me conduisit à l'étable, où ruminaient deux génisses enfouies sur une épaisse litière. Il les flatta de la main, en les appelant par leurs noms:—Bonjour Brunette et bonjour Blanchette!—Ici même, sur cette paille, il avait vu la reine elle-même qui trayait les vaches. Elle tenait d'une main un vase de terre, sous l'autre main le lait ruisselait en écumant comme les cascades de son jardin.

Tout le reste était à l'avenant, la laiterie était au grand complet, vases grands et petits, battoirs, tamis.—Je l'ai vue, elle battait le beurre! Un jour, à cette fenêtre, au mois de mai, elle était debout et se reposait de son travail; je pris mon chapeau d'une main, et, baissant la tête, je lui dis d'un ton de voix pleureur:—Pour l'amour de Dieu, ma bonne dame, s'il vous plaît! Aussitôt, en riant, elle me donna de son pain, de son beurre. À ces souvenirs, une larme roula dans les yeux du pauvre fou.

—Sur cette pelouse verte, je l'ai vue en jupon court, en gros souliers, en bas de laine, en mouchoir de grosse indienne... au soleil, riant, sautant, chantant, se livrant aux éclats d'une gaieté champêtre; là, vous dis-je, et se tressant une couronne de bluets.

Il me fit ainsi la description de cette maison rustique. Il en savait les détours, il en avait vu toutes les fêtes, il avait été paysan dans ce hameau dont le roi était le bailli; moissonneur dans cette ferme dont la reine était la fermière; il avait semé ces champs; il avait gardé ces troupeaux; il avait prié dans cette chapelle qui avait un cardinal pour curé; tout cela était son bien, son domaine et son Allemagne;... il s'était fait Allemand pour être de la même nation que la reine, et de cette nature allemande il me faisait les honneurs.