Ils plaisantèrent sur ces trous, artistement creusés.
Le roi ne songeait pas en ce moment qu'il y a toujours un tombeau tout prêt à Saint-Denis, un en cas funéraire pour la mortalité des rois. Eh bien! ces trois tombes fraîches étaient un jouet du fossoyeur; il les avait creusées en un moment de zèle et d'oisiveté... Depuis ce temps la tombe royale s'est ouverte et refermée à trois reprises... Les trois tombeaux villageois se sont remplis de fleurettes et de gazons... Ainsi parlant et méditant, nous arrivâmes, le fou et moi, jusque dans la grande avenue entre Versailles et Paris, ou mon carrosse m'attendait.
CHAPITRE V
Un homme était assis dans mon carrosse. Au premier coup d'œil je le reconnus pour l'avoir rencontré dans la chambre haute du Trompette blessé. Il m'avait même accompagné jusqu'à mon logis avec une politesse qui lui était naturelle. Il avait une de ces nobles et tristes figures qui vous suivent, une fois qu'on les a vues. On comprenait confusément que, sous cette apparence indolente, se cachait une âme active, que ce doux visage annonçait un cœur souffrant, et qu'il y avait un but, irrévocablement tracé à cette vie, obéissante, en apparence, à tous les hasards.
Nécessairement, dans les têtes françaises de cette époque devaient survenir une foule de réflexions bien faites pour donner de grandes inquiétudes. Il ne s'agissait, pour les ambitieux ou tout simplement pour les poltrons, rien moins que de rompre avec les traditions passées, avec les leçons de l'enfance et les pouvoirs constitués depuis le commencement de la monarchie, et pour peu que l'on fût sorti du peuple, on comprenait vite et bien la force du peuple et la faiblesse du trône, on se disait confusément: Je tiens l'avenir! et si l'on se demandait ce qu'on allait en faire, ici la réponse était pleine d'inquiétude et de confusion.
Le jeune homme en m'apercevant me tendit la main, comme s'il eût été dans sa propre voiture.—Je retourne à Paris, me dit-il, et j'ai pensé que vous me donneriez volontiers une place à côté de vous. Au même instant il aperçut près de moi l'amoureux de la reine, et tout de suite il courut au-devant de ce brave homme avec le plus amical empressement.—Bonjour, Monsieur le conseiller, lui dit-il en lui tendant la main, que je suis aise de vous voir, et quel bonheur de vous rencontrer!
Un éclair de joie brilla dans les yeux du pauvre fou; il réfléchit un instant, puis il me regarda profondément, se consultant en lui-même s'il pouvait parler devant moi; à la fin emporté par son émotion:—C'est toi, Joseph, dit-il; c'est donc toi que je vois, mon enfant, toi perdu depuis si longtemps dans la foule, et mon rival, Joseph! Laisse-moi te voir à mon aise, hélas! c'est la première fois que nous nous rencontrons, depuis que nous sommes devenus, toi plus qu'un homme, et moi moins qu'un homme. Ami, crois-moi, cependant, si tu ne m'as pas encore rencontré, c'est parce que je cherche au fond des bois ce que tu cherches dans les villes; je suis fou ici; toi, là-bas. Puis, s'approchant de lui, et cherchant à le reconnaître:—Oh! mon Joseph, que te voilà changé! Tu n'es plus jeune, ami; j'aurais peine à te reconnaître. Ah! quelle différence à l'heure où tu essayais ton éloquence naissante au parlement de Grenoble! Tes yeux lançaient la foudre et les éclairs; ta voix était prompte et le digne écho des plus grandes pensées; ton âme honnête et vaillante était poussée à toutes ces grandeurs de la parole; ô maître! ô volcan! Et si parfois tu revenais sur la terre, ô Dieu! tu n'étais plus alors que l'oiseau qui chante; on n'eût jamais dit que Diderot était ton père, et que l'Encyclopédie était ta mère, avec Voltaire pour ton parrain! Je te disais souvent:—Enfant du paradoxe... ami de la vérité, te voilà en deux mots, Joseph, prends garde au paradoxe, il te perdra. Touche avec précaution cette arme éloquente; elle blesse; elle tue. Oui, tels étaient mes conseils; mais quoi! tu ne m'as pas écouté; tu es devenu l'esclave des théories brillantes et des rêveries impossibles; toi, si bon, tu es venu dans ce Paris des ténèbres, poussé par d'horribles projets; si modeste, une ambition fatale a gâté ton cœur; si calme et si doux, tu n'as plus été qu'un homme absolument incapable d'écouter la moindre parole d'humanité ou de raison. Tu es venu représenter le peuple, ici, et tu le représentes en effet comme s'il t'avait donné mission pour tout détruire en ce royaume éperdu! Joseph est parti en colère, il est arrivé en colère, il a parlé en furieux, il s'est irrité follement; il a porté une main sans pitié sur le trône, afin qu'on dise autour de Joseph: Quel est ce hardi jeune homme?... O misérable, indigne vanité de destruction, dans laquelle malheureusement tu as été vaincu! Ainsi tu as accompli les doctrines de tes maîtres, les démocrates du carrefour; tu as pris au sérieux leurs romans frivoles; à ces folles doctrines tu as sacrifié le bonheur, le repos, le charme et l'enchantement de ta jeunesse; adieu aux joies innocentes de la famille, aux innocentes amours, aux honnêtes plaisirs! tu ne les connais plus! Comme te voilà fait, jeune homme! abattu, rêveur, plein de regrets de tes démences... on te prendrait pour un conspirateur... Ainsi parlait le fou sans que l'inconnu songeât à l'interrompre en ses imprécations... Puis, s'animant peu à peu, il ajoutait:—Malheureux, vous l'avez voulu... vous voilà dans les abîmes!... portez la peine exécrable, honteuse, de vos folies; supportez le remords de vos crimes; expiez vos cruels sophismes... Ambitieux d'un jour, vous avez brisé le trône, insulté l'autel, flatté la force, anéanti le droit, renié la justice, invoqué le parricide et défié la tempête... eh bien! vous saurez un jour ce que c'est que d'être un renégat de sa raison et de son cœur; vous saurez si jamais les passions pardonnent! Non, non, les passions veulent qu'on leur obéisse et qu'on les flatte; elles sont impitoyables; elles sont ingrates et menteuses; elles sont égoïstes et cruelles. Voyez, elles vous tiennent; elles vous enchaînent; elles vous dominent; elles obéissaient naguères, elles commandent aujourd'hui; vous les conduisiez autrefois, elles vous entraînent à présent. Dans quel abîme êtes-vous tombé, malheureux, dont le nom est devenu une épouvante, une émeute, une condamnation?
En ce moment, je vis se troubler et rougir l'inconnu qui s'appelait Joseph, et soit qu'il eût honte de ces reproches mérités encore cette fois, il en voulut finir avec cette philippique en plein air:—Monsieur le conseiller, dit-il, vous n'avez pas encore parlé de vos amours.
Le fou soupira, et après un silence, il reprit d'un air touché:—Ah! Joseph! Joseph! point d'ironie, et trêve aux questions indiscrètes! J'aurais une trop belle revanche à prendre avec vous. Ainsi, croyez-moi, ne parlez pas de mon amour, ou n'en parlez qu'avec respect: je connais des amours d'hommes raisonnables qui ne sont pas moins folles que les miennes... J'en sais qui parlent comme des hommes, et que des hommes choisissent pour les représenter; ceux-là sont proclamés sages et habiles, ils parlent en public; ils raisonnent tout haut; ils détruisent les vieux principes; ils font de nouveaux principes; on vante à haute voix leur éloquence et leur logique. Admirables logiciens, en effet! Intelligences toutes-puissantes! ils attaquent, ils renversent, ils brisent, ils ruinent de fond en comble; et quand tout est fini, renversé, détruit, ils s'arrêtent, ils regardent autour d'eux, et, dans ce chaos lamentable, ils font un choix, ils se passionnent pour une infortune isolée; ils veulent relever sur sa base éphémère le chef-d'œuvre éternel qu'ils ont foulé aux pieds; ils se prosternent devant le chef-d'œuvre, ils l'adorent; ils lui demandent pardon en silence. Insensés, eux qui l'ont dégradé, qui l'ont perdu! insensés et malheureux! D'autant plus malheureux que les ruines qu'ils ont faites pour plaire à la foule appartiennent désormais à la foule; elle y pose en sursaut son pied couvert de fange et de sang, et elle dit: Cette ruine est ma ruine! Et si le ravageur veut relever quelques fragments de ses ravages, le peuple aussitôt l'appelle un traître, un égoïste; c'est l'histoire du vase de Soissons dont Clovis prend envie, et que le soldat de Clovis brise à coups de hache!... «Il n'y a point de faveur pour toi, notre chef, dit le soldat, point de passion à ton usage; à toi comme aux autres, aux autres comme à toi! rien de moins, rien de plus.»