Et maintenant, je te dirai à mon tour: comment se porte votre passion, monsieur le traître? et quels projets formez-vous pour vos amours? Vous, cependant, le bel amoureux... un renégat, un ravageur, un furieux qui veut se faire aimer parce qu'il se fait redoutable, un idiot qui ne voit pas qu'il est déjà dépassé dans ses sentiers furieux... Ah! le malvenu, ce Joseph... Il a beau parler haut et brutalement, grossir sa voix et grandir sa menace; il ne voit pas qu'il est vaincu sans peine et sans effort par un plus hardi courage et plus audacieux que le sien; une voix plus formidable que la sienne éclate et tonne, étouffant toutes les voix de l'entourage. Entre ton amour et toi, monsieur Joseph, il existe un homme qui t'éclipse et t'écrasera toujours. Tu es vaincu trois fois, Joseph; vaincu, dans les projets de ton ambition, dans les efforts de ton esprit, dans les vœux de ton cœur! Avec tes haines lamentables, il ne te manquait plus qu'un amour malheureux... Dis-moi, cependant, je te prie, as-tu jamais songé au résultat de toutes ces révoltes? As-tu jamais pensé au bourreau qui tue, en l'adorant, la victime qu'on lui jette? Ah! l'exécrable attentat! le supplice affreux!
Cependant nous étions arrivés au bout de l'avenue:—Adieu donc, adieu, Monsieur de Castelnaux! dit Joseph à l'inflexible conseiller, et ils se jetaient dans les bras l'un de l'autre.
—Adieu, reprit le fou, adieu, jeune homme, avec tant de génie et de vertu, que le génie et la vertu ne sauveront pas! Adieu! tu portes dans ton cœur un ver qui le ronge. Adieu, tu ferais mieux de renoncer à être un grand homme, que d'obéir à ta passion comme j'obéis à la mienne; et de redevenir tout simplement ce que je t'ai connu. Je te le jure, ici, Joseph, j'aimerais mieux encore te voir fou comme moi, que persistant dans ce que tu appelles ta sagesse. Hélas! quelle différence, ami, si tu voulais partager ma folie et ne pas aller plus loin que mes rêveries en plein air! que je serais heureux et content de partager avec toi ma folie, et quel triomphe aussi de te ramener vaincu et pardonné aux pieds charmants de tout ce que j'aime!.. Hélas! hélas! vaine espérance! il n'y faut plus penser... Là-dessus, il prit congé de nous, et, nous laissant sur la grande route, il nous suivait encore du regard.
À vingt pas de là, Joseph, mon compagnon, quelque peu calmé, se retourna pour saluer une dernière fois l'amoureux de la reine.—Il est mon compatriote, il m'a vu naître; il n'y a pas, ici-bas, de plus digne objet de mon estime et de mes respects, et de ma profonde pitié! ajouta Joseph en soupirant.
Nous montâmes en voiture, et comme s'il eût fait les honneurs de son propre carrosse, il me dit:—Placez-vous là; marchons au pas, et causons. Qu'avez-vous fait hier, je vous prie? et songez avant de me répondre que la question est importante et mérite qu'on y réponde sérieusement.
—Mon Dieu! lui dis-je, en le regardant d'un air étonné, quand j'ai quitté l'Allemagne, il me semblait que j'étais ce qu'on appelle un esprit fort; je passais à la cour pour un philosophe au moins égal à l'empereur Joseph II. Mon départ fit autant de bruit qu'en eût pu faire une rébellion ou une disgrâce. Cependant, à peine en France, il arrive, en effet, que je suis le moins complet de tous les hommes; je rencontre ici, là, partout, dans les clubs, sur les grands chemins, à l'hôpital des fous, des maîtres inconnus qui me dominent à leur première parole, et qui s'emparent de ma volonté à leur premier geste; ils me donnent des ordres comme d'autres donneraient des conseils; en un mot, j'étais venu ici pour apprendre au moins agréablement les droits de l'homme, et moi, si volontaire en Allemagne, et si libre, je courbe la tête ici, chez vous, j'accepte avec résignation votre joug superbe, et j'obéis volontiers; j'admire aussi; je reconnais tacitement ces nouveaux pouvoirs que je ne puis nier, et dont je n'ai pas vu les titres. Parlez donc, Monsieur, parlez sans crainte, on vous écoute; interrogez, je répondrai; dites à mes chevaux d'aller au pas, ils iront au pas. Je comprends à présent ces puissances inconnues dont il est parlé dans les livres, qu'on ne peut nier, et auxquelles on obéit malgré soi.
Quand j'eus tout dit, mon étrange compagnon reprit la parole, et, fort peu touché de ma soumission, il ne changea rien à son air sévère; un vrai juge interroge avec plus de réserve et de civilité.—Vous êtes allé à la cour hier? me dit-il.
Je répondis:—Je suis allé à la cour.
—Et vous avez vu la reine?—J'ai vu la reine.—Le soir même?—Le soir même.—À quelle heure?—À dix heures.—Où était la reine hier soir, s'il vous plaît?
—Croyez-vous, repris-je, en fronçant mon sourcil olympien (c'est un mot de landgrave!) que je puisse honorablement répondre à cette question? Je consens bien à vous raconter ce qui m'est personnel, vous dire mes propres aventures à moi, je le veux bien; mais l'intérieur de la reine, son secret et sa vie! En vérité, monsieur, je ne comprends pas que vous osiez m'adresser une pareille question!