Il s'emporta.—Oh! dit-il, trêve à tant de délicatesse. Songez, Monsieur, que c'est ici une sérieuse affaire. Répondez-moi, de grâce, et nettement; il s'agit peut-être de personnes pour qui vous donneriez votre sang! Répondez-moi, il y va de l'honneur!
—Ou plutôt, reprit-il, car il me voyait résolu à ne rien répondre, ou plutôt, si vous ne voulez pas répondre, écoutez-moi, écoutez; je vais vous dire ici, moi-même, tout ce que vous avez fait cette nuit; je vais vous raconter ce que vous avez vu dans les cachettes de ce palais... Eh! quelle horrible imprudence, attentif à ces fatals secrets!
Il porta sa main à ses yeux: on voyait qu'il se faisait violence pour me parler; j'attendis.
—Hier, reprit-il, la reine a passé la soirée chez madame de Polignac; vous y avez été introduit avec madame votre mère à dix heures; vous y êtes resté jusqu'à minuit. Ici il s'arrêta, et d'un ton solennel et suppliant: Répondez-moi, de grâce! répondez: y étiez-vous à minuit?
—Ainsi, reprit-il à voix basse et chagrine, vous avez vu Cagliostro?
—Le sorcier était le comte Cagliostro?... m'écriai-je.
—Allons donc, est-ce possible? Il est encore à Rome, au fort Saint-Ange, le seigneur Cagliostro. Cependant vous devez savoir que dans cet imbécile et crédule pays Cagliostro ne meurt pas; véritable patrie des charlatans, des alchimistes et des faussaires, la France, à tout prix, veut savoir ce qu'il y a de nouveau chaque jour... À force de ne pas croire en Dieu, elle interroge, à chaque instant, le passé, le présent et l'avenir; la France appartient aux sorciers beaucoup plus qu'aux philosophes. Voyez la honte! aux pieds de Cagliostro s'agenouille un cardinal-duc, qui se fait rajeunir! Ce misérable Cagliostro vole et ment à perdre haleine... On le chasse, on l'enferme; une monarchie est troublée et déshonorée, ou peu s'en faut, par ses trahisons et par ses mensonges; une reine est chargée d'outrages, et le lendemain du jour où le fourbe est puni, au lieu d'un seul Cagliostro, Paris en a dix. On ne sait plus leur nombre, on ne les compte pas. La cour veut savoir l'avenir comme les gens du peuple; aussitôt toutes les portes, des portes qui m'auraient été fermées à moi-même, impitoyablement fermées, s'ouvrent au devin; il gratte à la porte et la porte lui est ouverte, à lui, un bouffon de carrefour; il s'empare, au bal, de la main d'une reine; cette main lui est laissée, il a le droit de la toucher, il la touche, et il se penche à la ternir de son souffle impur! Damnation! imbécile cour! imbécile femme! Oui, malheureuse, infortunée!... en effet, livrer sa main à ce misérable, à ce mercenaire! O ces femmes! ces reines! elles sont folles! Ouvrir sa porte à Cagliostro... pendant qu'à moi... mais moi, je n'oserais pas y poser mes lèvres à genoux! ô reine! ô femme! Alors, c'est seulement alors qu'un véritable devin serait à tes ordres, alors vraiment tu saurais l'avenir; car c'est moi qui te dirais l'avenir; moi tremblant pour ton sort, moi qui voudrais te sauver, pauvre étrangère! Ah! cette main! ce Cagliostro! cette confiance à lui... cette haine à moi, à moi terrible, à moi tout-puissant, à moi blessé au cœur, à moi qui l'aime, à moi dévoué si elle voulait! Mais, me dis-je, elle ne me fait même pas l'honneur de me craindre, ou de me haïr... Elle n'a pas même du mépris pour moi; elle méprise un seul homme dans l'assemblée nationale, et cet homme ce n'est pas moi! Elle ne craint qu'un homme, un seul... elle me dédaigne... Il est vrai que je l'ai personnellement raillée, et que je lui ai fait de grandes peurs; j'ai menacé, j'ai crié, j'ai prononcé d'horribles vœux; j'ai été quelquefois orateur, j'imagine; et vil ou glorieux, elle n'a jamais voulu me voir! Or, n'ayant pas voulu me voir, et moi, voulant lui parler, fatigué de tant d'efforts, j'ai choisi un intermédiaire qui fût à la taille d'une reine, je lui ai ressuscité Cagliostro.
Et dites-moi, Monsieur, mon Cagliostro a-t-il été bien terrible, la nuit passée? Cette dédaigneuse majesté, la reine surtout, la reine a-t-elle eu peur?
—Oui, Monsieur, répondis-je, oui, vous pouvez vous réjouir, votre projet a réussi; votre Cagliostro a fait peur, et moi, étranger, moi peu habitué aux devins, j'ai pris facilement le faux Cagliostro pour le véritable. Encore une fois, félicitez-vous, la reine a eu peur! Ah! si vous avez voulu attrister cette soirée, si vous avez voulu vous jouer de la crédulité des femmes, si vous avez voulu éprouver par vous-même le courage des hommes et combien c'est peu de chose que ces brillants courages arrachés à leurs habitudes ordinaires, certainement vous avez réussi; jamais terreur ne fut plus grande, et découragement plus universel, plus complet... À mon tour, si vous me permettez de vous interroger, de quel droit, je vous prie, osez-vous troubler ainsi la reine dans son intimité? Comment, vous, jeune homme, pour me servir de votre langage, venez-vous empoisonner ces joies innocentes et ces confidences d'intérieur, par les épouvantables prédictions d'un charlatan? J'ai entendu parler autrefois d'une société de mauvais plaisants, qui s'amusaient à se moquer des incrédules; oseriez-vous vous attaquer à des crédulités royales? iriez-vous de Poinsinet et du prince d'Hénin jusqu'à la femme de votre maître, à la fille de Marie-Thérèse d'Autriche? En ce cas, Monsieur, ceci serait une injure punissable, une injure même personnelle; car moi aussi j'ai été la victime de votre plaisanterie; moi aussi j'ai eu peur, et la peur ne se pardonne pas!
Il reprit:—Que parlez-vous de jeu, de fête et de plaisir? sommes-nous à une époque plaisante? À coup sûr, ceci n'est point un jeu. J'y vais sérieusement, je vous jure, en cette tentative inouïe. Or, ne pouvant parler à la reine, et lui dire en même temps qui je suis; ne pouvant la voir et l'approcher qu'à son grand concert ou à sa chapelle, et voulant donner à cette frivole majesté quelques avertissements salutaires, j'ai choisi des moyens frivoles; j'ai parlé à son imagination plus qu'à son esprit; je lui ai fait dire hier encore par une voix étrangère tout ce que pensait la ville, et les menaces du peuple, enfin les tempêtes dont le temps est gros. À ces menaces vous avez eu peur, dites-vous; la reine a frémi... je le crois bien, que vous avez eu peur; moi-même je tremblais en dictant ces révélations suprêmes. En effet, tout cela est la vérité même; en effet cet avenir terrible arrive, il nous opprime, il est dans les faubourgs, il est partout en France, en Europe et dans le monde. Est-ce que vous n'entendez pas les menaces? est-ce que vous ne voyez pas les écueils où viendra se briser irréparablement cette monarchie haute de neuf siècles, dont les éclats dispersés au loin ébranleront tous les trônes de l'univers?