—Prenez garde, reprit-il, de perdre en même temps la reine et la femme par trop de bonne volonté et trop de hâte. Enfin, n'oubliez pas que nous courons un grand danger.
—Je n'ai pas vu encore le danger dont vous me parlez, répondis-je; à vous dire vrai, je n'y crois pas, mais je vais l'étudier.
Ici s'arrêta cette conversation fort incomplète et fort obscure, et cependant je me voyais chargé d'une grande responsabilité par un homme tel que moi, ignorant des choses et des hommes que j'avais sous les yeux. J'étais malheureux de l'obscurité dans laquelle je marchais; j'étais malheureux de me savoir nécessaire à quelqu'un dans ce pays, plein d'embûches, de mystères, de menaces... Qu'allais-je faire et comment retrouver ma vie en ces ténèbres?... Je fus interrompu dans ces réflexions très-sérieuses par mon complice intelligent.
—Prenez garde à ne rien changer à vos habitudes, me dit-il; au contraire, abandonnez-vous à vos penchants de jeune homme, à votre rêverie allemande. Allez au bal, si vous aimez le bal; faites l'amour, si vous aimez l'amour: seulement hâtez-vous, quand tout se hâte; il serait malhabile et malséant aujourd'hui de consacrer plus d'une heure à l'amour éternel.
Là-dessus, il me quitta... Et je respirai comme un écolier à qui son maître a donné un jour de congé.
CHAPITRE VI
Le lendemain de mon innocente conjuration, le surlendemain de ma présentation à Versailles, et ma mère absente, il me prit une étrange fantaisie:—Allons, me dis-je, allons au bal de l'Opéra!
Ce bal de l'Opéra fut le dernier auquel assista le Paris de la révolution. Depuis ce temps je ne crois pas que ces fêtes nocturnes, à l'usage de la cour, se soient renouvelées. Des fêtes semblables ne se voient pas deux fois en deux siècles. Au moment dont je parle, au plus fort des enivrantes solennités du carnaval, le bal de l'Opéra était le seul moment d'égalité qui fût en France... Épouvantable et charmante façon de réunir tous les extrêmes, de combler toutes les distances! Il est nuit, les bougies étincellent, la vaste salle est jonchée de fleurs, l'orchestre chante, et déjà tout est prêt pour cette confusion des confusions. Çà! ruez-vous dans ces abîmes de la chair fraîche et parée, ô peuple! Arrivez, grands seigneurs, comédiens, grandes dames, courtisanes, princesses et danseuses, escrocs et princes du sang, étrangers, gens d'église; arrivez,... il est temps; venez, dépouillez vos titres, oubliez votre rang, passez au niveau; mademoiselle Guimard, à défaut de toute autre, sera la reine de cette nuit de plaisir; Vestris ou Gardel seront les dieux. À ces despotes souverains de ce monde nocturne, apportez en tribut beauté, jeunesse, esprit, talent, fortune et santé, afin que le genre humain se roule en ces enivrements. C'est cela! Tout se confond: les soupirs, les remords, les trahisons, les voluptés. Et cela se presse et se mêle, et comme il est convenu que dans ces abîmes il ne peut y avoir que des grands seigneurs ou des femmes déshonorées, vous voyez se glisser sourdement les puissances naissantes sorties du sein du peuple; irrégulières puissances, qui bientôt remplaceront toutes les autres; elles se cachent encore dans la foule des grands; elles observent, elles étudient; elles partagent cette immorale nuit inventée aux écoles de Sardanapale! O ruine! abjection! fièvre impudique! ô splendide prostitution des corps et des âmes! quand tout se déguise et s'avilit à plaisir, quand le cordon bleu se cache sous l'habit d'Arlequin, quand le prêtre arrive en Gilles, dansant, comme David, la danse aux gestes obscènes; quand la grande dame étale à plaisir sa gorge en avant des gorges prostituées; quand la prostituée arrive et jette aux vents les lascifs hennissements de son argot! Il y a là quelques heures de délire, une vraie nuit de Pétrone. En ce moment montent au cœur enfiévré la vapeur des femmes assemblées, le murmure des voix qui s'appellent, le bruit des mains qui se cherchent. Il y a des éclats terribles, des silences affreux... Voyez! partout l'égalité a passé son joug, l'humanité est rabaissée au moins de trois pieds. À cette heure, il n'y a plus de nom propre et plus de moi humain qui ose ici se révéler; les fanges chantent leur cantique, le ruisseau se lamente, le carrefour danse avec la borne. À cette heure, il n'y a point de honte au front, point de remords au cœur, pas de frein au langage, et la nudité même des corps n'a rien qui les effraie!
Entendez-vous ces cris, ces rires, ces blasphèmes, ces mugissements, ces rugissements?