J'entrai donc à ce bal de l'Opéra comme on entre au milieu de la fournaise ardente... Ah! quel délire! Ah! quels rêves! Tout brûlait... Je brûlais! Jamais bruits si étranges n'avaient frappé mon oreille, et jamais plus vifs désirs n'avaient pénétré jusqu'à mon âme en même temps; j'étais ivre et j'étais fou; je cherchais à qui parler dans cette foule... Oui, mais cette foule ardente était un rendez-vous général où tout était décidé à l'avance, où chacun se rencontrait à coup sûr, et jamais on ne fut plus seul que j'étais seul. À cette heure, en ce lieu, la dernière des courtisanes doublait de valeur... Il fallait être un des seigneurs de Versailles ou de la Comédie, un mousquetaire, un évêque, un duc et pair, un prince du sang, pour obtenir un sourire... Eh! que vouliez-vous que ces dames fissent d'un burgrave allemand?
Souvent, dans ces bruits divers, un frémissement nouveau se faisait entendre: alors, avertie à je ne sais quelles palpitations, la foule allait se précipitant dans les loges. On montait sur les banquettes, une haie active et curieuse se formait subitement; dans cette haie arrivaient et passaient, masqués, silencieux, de nouveaux masques, et l'on se disait tout bas, désignant chacun les nouveaux venus:—C'est monseigneur! c'est le duc d'Orléans! c'est la reine! À quoi l'on devinait, je l'ignore, et peut-être était-ce un mensonge de plus, et celle qu'on saluait pour la reine était à peine une danseuse de l'Opéra.
Revenu de ma première surprise et tâchant de me calmer, je m'ennuyais, quand tout à coup la foule s'écria:—«Voilà M. de Mirabeau!» À ce grand nom, je me retourne, et je vois justement mon héros de l'autre jour. C'était bien lui, mais tout glorieux, tout gonflé, tout rempli de son importance! Il passait, semblable au feu qui passe et se fraie une route en brûlant. Ce hardi gentilhomme était évidemment plongé dans une ivresse joviale; il arrivait à ce bal poussé par l'amour; il cherchait je ne sais quelle femme obéissante qu'il appelait à haute voix, apostrophant de côté et d'autre ses amis et ses ennemis, tendant la main à tous les mousquetaires de sa connaissance, un vrai mauvais sujet de caserne, enluminé, gourmand, charmant!... Tel il était; et maintenant, à cette heure, il me semblait que je le voyais pour la première fois. Il allait plein de force et de grâce, acceptant également la raillerie et la louange, écoutant le sarcasme et répondant par un bon mot, gai jusqu'à la licence, imprudent jusqu'à la folie, abordant l'une, abordé par l'autre et tutoyant et tutoyé. Il avait toutes les physionomies, il parlait toutes les langues, dans tous les accents. Il était bien l'homme éloquent des plus grandes affaires et l'homme ingénieux des plus charmants plaisirs; si vif, si gai, si fin, si joyeux, si grand seigneur, riant comme un fou, causant comme on crie. Les mains d'une femme et le regard d'un aigle... il attirait, il fascinait, il brûlait... Et moi, je le suivais dans sa lumière et dans son sillon, oubliant toute chose; et que j'aurais bien donné la plus belle part de ma principauté pour qu'il m'accordât un coup d'œil...
Il ne me voyait pas; il voyait tout le monde et ne regardait personne; il s'enivrait de l'enivrement universel... On eût dit que parfois le donjon de Vincennes, le fort de Joux, toutes les prisons, passaient sous ses yeux éblouis, comme un encouragement à s'emparer de la vie et de la gloire. Et songez que cet homme était l'appui, le dernier appui de tant de siècles que sa parole avait fait crouler!
Je me trompais en pensant que M. de Mirabeau ne m'avait pas vu dans la foule. Un petit masque, enrubané de la tête aux pieds, vint s'asseoir près de moi, et d'une voix futée, il me dit:—Seigneur, vous êtes invité à souper, ce matin, après le bal.
Et voyant que je m'étonnais:
—Oui, reprit-elle, avec des demoiselles de ma sorte et les plus grands seigneurs de la cour; nous disons les plus grands noms et les plus révérés de la monarchie, à savoir: le marquis de Fénelon, le prince de Monaco, le prince de Bauffremont, le prince de Montbarrey, le duc de Fitz-James et, par-dessus le marché, mes grandes cousines et mes petites sœurs de l'opéra, mesdemoiselles Guimard, Adeline, mademoiselle Luzy, mademoiselle Arnoult. Nous y joindrons, si vous voulez, quelques bouffons de renom, des gens de lettres, La Harpe, Laclos, Chamfort, et, si nous pouvons l'avoir, Rétif de La Bretonne, un rustre en baillons. Là, voyons, laissez-vous faire, obéissez et trouvez-vous sous la loge de la reine à deux heures du matin.
—Et toi, mon petit masque, où vas-tu? Comment, tu m'abandonnes à la solitude, esprit follet?—J'en suis fâchée, me dit-elle; mais, avec la permission de Monseigneur, j'irai rejoindre un prince qui vaut mieux que vous, Monseigneur... Et elle s'en fut légère et piquante comme une abeille!
Et moi, resté seul, plein d'envie à l'aspect de ce Mirabeau, roi des aventures galantes et des rencontres joviales, je revins par un long détour à mes sombres pensées. Ces plaisirs, où je trouvais si peu ma part, me parurent bientôt misérables. Cet amour banal, dont je n'avais ni le secret ni le langage, me trouva timide, et je me retirais à l'écart, loin de ces intrigues croisées où je ne pouvais être qu'un embarras, justement au coin de la reine, à cette même place où déjà s'était opérée une révolution.
Révolution innocente, et toute en faveur de l'art, quand la jeune Marie-Antoinette, dauphine alors sous un roi qui se meurt, jeune et chaste princesse exposée au contact de la comtesse du Barry, la consolation et l'espoir de tout un peuple affligé par le hideux spectacle d'une royauté avilie, s'en vint un soir à l'opéra, tenant par la main le révolutionnaire Gluck; Gluck, le Mirabeau de la musique en France, celui qui donna à la France Armide, Alceste, Orphée, et les deux Iphigénies. Digne de l'Iphigénie de Racine, l'Iphigénie de Gluck, c'était toute une révolution, c'était un des premiers bienfaits de Madame la Dauphine. La première elle soutint les novateurs dans leurs essais les plus hardis. Sous les yeux de Marie-Antoinette, et parce qu'elle applaudissait Gluck jusqu'à l'admiration, on applaudit Gluck jusqu'au duel. La révolution musicale s'accomplit avec des transports de joie et des cris de plaisir; elle triompha comme toutes les révolutions triomphent, par la force, jointe à la conviction; l'art, obéissant à cette vie inespérée, marcha en avant, aux grands transports de la jeune Dauphine étonnée et charmée aussi de son triomphe! Aussi le peuple entier lui avait consacré la belle chanson: «Chantons, célébrons notre Reine!...» Et les plus douces larmes venaient à ces beaux yeux, chaque fois qu'elle l'entendait chanter.