Et maintenant, me disais-je à moi-même, que sont devenues ces disputes animées, le soir, quand le lustre étincelle, à l'heure où le roi et la reine, assis dans leur loge, donnaient le signal au vieux Gluck, quand les dieux et les déesses de l'Olympe descendent du ciel, quand l'harmonie emporte en haut toutes les âmes, quand on crie à la fois: Vive Gluck! vive la reine! quand J.-J. Rousseau s'en vient, timide et superbe, assister aux enchantements du Devin du Village?.. Où sont-ils ces instants d'un délire ingénieux? Artistes, qu'avez-vous fait de ces illusions décevantes?
Hélas! le vieux Gluck est mort à Vienne, en priant pour la reine de France, sa protectrice et son élève; J.-J. Rousseau, le musicien, est mort en pleurant sa jeunesse et ses rêves; la révolution faite pour les arts, et qui leur est si favorable, a passé de l'art à la politique; elle dédaigne en ce moment les jeux futiles; elle en veut aux rois à présent.
Ainsi, toujours préoccupé du passé ou de l'avenir, toujours loin du présent, je m'inquiétais tout à mon aise et je serais resté à la même place, toute la nuit, préoccupé des mêmes pensées, si je n'avais pas été interrompu dans ma rêverie par une aventure étrange, à laquelle je n'avais nul droit de m'attendre. Or, cette aventure a décidé de ma vie entière, et peu s'en faut qu'elle n'ait fait de moi, qui vous parle, un marquis de l'Œil de Bœuf, un roué du Palais-Royal, un Lauzun, un Richelieu, le Moncade errant à travers tous les amours, sans y jamais rien laisser; mais, Dieu soit loué! nul ne saurait mentir à son âme, à son esprit, à son cœur... et dans ce bonheur inespéré, dans cette minute heureuse... ô gloire et bonheur, et le premier enivrement étant passé, je suis resté le galant homme que j'étais.
Mais quoi! je suis attendu par la fête de tout à l'heure:
«Allons, saute, marquis!» prends ta part de ces folies de la nuit suprême, et demain,.. demain, tu raconteras l'aventure de cette nuit!
J'eus d'abord quelque peine à retrouver mon introducteur dans la fête où il devait me conduire; il avait oublié l'heure, et, lancé dans la foule, il s'abandonnait librement à tous ses délires; mais enfin le hasard le poussa vers moi qui l'attendais...
Il n'était pas seul; il tenait dans ses bras une femme éclatante et très-jolie: une brune, à l'œil vif, aux lèvres rebondies, au teint coloré: c'était sa conquête heureuse de ce moment où il ne pensait qu'au plaisir. Cette élégante, svelte et charmante femme avait ôté son masque, et, contente et fière de son cavalier, elle le regardait avec un sourire... Il y avait dans ce sourire une double joie... Évidemment cette femme était doublement heureuse; elle aimait et elle était aimée, et puis elle trahissait quelque brave homme qui se fiait à ses serments.
—Il est temps de partir, Clary; votre mari ne vous attend plus à cette heure; donnez-moi la nuit tout entière, ainsi nous arrangerons tout cela demain.
La femme aux yeux noirs répondit par un sourire, et nous fûmes souper tous les trois, remettant le mari au lendemain.
Le souper était dressé sur le rempart, dans le faubourg, en quelqu'une de ces petites et discrètes maisons bâties, vernies, dorées, tapissées pour le mystérieux accomplissement des vices du peuple d'en haut. Dans ces murs sombres au dehors, pleins de lumière et de parfums, les seigneurs et ce monde croulant amenaient les tristes complices de leurs voluptés passagères; le vice habitait ce somptueux hôtel; la petite maison était son logis; et pas un étranger, même un père au désespoir et redemandant sa fille égarée, un amant dont la maîtresse est perdue, un mari courant après sa femme arrachée à ses bras, n'auraient frappé à cette porte inflexible... Elle ne s'ouvrait qu'au vice, à la débauche, à l'adultère, à l'inceste; elle eût repoussé la loi même... Un boudoir pour la courtisane, une bastille pour l'honnête femme...