«À mon sens, Barnave représente assez bien, par ses emportements subits, par ses colères sans frein, par son muet repentir, par sa mort atroce, et par la réhabilitation posthume qui fut faite autour de son nom, cette belle part de la jeunesse condamnée à l'obscurité par sa naissance, et qui consent de tout son cœur à l'obscurité, à condition que personne, autour d'elle, ne s'élèvera au-dessus d'elle. À des esprits ainsi faits, une révolution portera toujours préjudice; cette révolution est, pour cette jeunesse, un grand malheur: elle la rend ambitieuse; elle l'arrache à son repos; elle l'entoure à l'improviste de grandeurs inouïes et volées; elle la dégage en même temps de son premier serment, ce premier serment solennel, le seul qui compte au tribunal de Dieu, au jugement du genre humain, le serment qu'on ne fait qu'une seule fois. Il n'y a qu'un serment, comme il n'y a qu'un baptême! Ajoutez à ces erreurs de la jeunesse, aux temps cruels des révolutions, que la révolution est féconde en parvenus du dernier étage, ce qui fait que nos jeunes gens se regardent, et qu'ils se disent (chose étrange! ils se disent cela tout haut): Nous valons pourtant mieux que cela! Alors, dans ces malaises, l'usurpation devient une contagion morale, chacun voulant usurper quelque chose en ce gaspillage politique. Barnave aussi. Comme il vit que Mirabeau, roi dans le peuple, était l'usurpateur de la couronne de Louis XVI, il a voulu être, à son tour, l'usurpateur de Mirabeau. Quoi d'étonnant? Quand il n'y a plus de frein pour quelqu'un, il faut qu'il n'y ait plus de frein pour personne! Aussitôt que Mirabeau fut le maître, il n'y eut pas de raison pour que Robespierre n'eût pas son tour. Seulement, dans cette lutte haletante et misérable de pouvoirs éphémères qui s'élèvent et qui tombent, dans ce nombre incroyable d'ambitions niaises ou sanglantes, plaignons les ambitions honnêtes, plaignons Barnave; il eut l'ambition d'un honnête homme dont on a dérangé la voie. On s'égare, on s'étonne, on se perd, on est perdu.
«Pour figurer le crime (en cette histoire que je me faisais à moi-même, et que j'arrangeais au gré de mon conte d'enfant mal instruit, qui veut tout savoir en vingt-quatre heures, qui n'écoute les conseils et les leçons de personne), il ne s'offrait à moi que trop de modèles. J'ai pris le mien dans un palais, comme un effrayant contraste, j'ai choisi, par une préférence qui lui était due, et qui ne pouvait étonner personne, un prince affreux, tout semblable à ce portrait que fait Tacite en parlant de ces neveux de Tibère «qui commencent à se montrer les héritiers du maître, à force de débauches secrètes et de forfaits ignorés!» Je l'avais sous la main, et je m'en suis servi, comme on se sert d'un croquemitaine à épouvanter les enfants. Ce brigand ténébreux, cet idiot, qui, pouvant d'un mot racheter tous ses crimes, épouvanta les bourreaux eux-mêmes de sa cynique imprécation contre cet infortuné, son parent et son roi, dont la tête était en jeu dans cette réunion de régicides, le voilà donc tel quel, et, s'il vous plaît, pouvais-je trouver quelque part un exemple plus frappant de folie et de méchanceté?»
Tel était mon exorde... et tels étaient, en effet, les divers personnages de ce livre écrit sans patience, arrangé sans art, conduit sans talent, plein de hasards et si mal disposé, qu'en le relisant, à cette heure, et revenant sur ces pages oubliées, il me semble en effet que j'assiste au rêve d'un malade. Où donc avais-je, en effet, rencontré cet Allemand que j'affublais d'un très-grand nom de l'Allemagne? Où donc avais-je imaginé cette fable où l'absurde et le niais le disputent à l'impossible? En vain, même aujourd'hui, j'y voudrais remettre un peu d'ordre, en vain je voudrais arranger, réparer, réunir par un certain lien ces fictions malséantes, ce serait entreprendre une œuvre inextricable, et moi-même je me demande, en ce moment, par quelle indulgence incroyable, et par quelle fascination que je ne saurais expliquer, le public contemporain de Notre-Dame de Paris, du Vase étrusque, des premiers contes de Balzac, de Volupté, d'Indiana, et de tant de belles œuvres justement honorées, et populaires à bon droit, a pu tolérer la lecture de cette œuvre informe? Il faut donc que la jeunesse ait un grand charme? Il faut que les innocents délires portent en eux-mêmes une inexplicable excuse, pour que ce Barnave, à savoir, ce monstrueux ensemble d'opinions contradictoires, de colères mauvaises, d'admirations stupides, cet enchevêtrement fabuleux des plus vulgaires accidents d'une si grande et si terrible révolution, ait trouvé grâce un instant aux yeux de ces lecteurs dont les pères avaient été les témoins, et quelques-uns les acteurs de cette histoire que je défigurais à plaisir. Voilà ce qui m'étonne, et, disons mieux, voilà ce qui m'épouvante, en ce moment de zèle et de vérité avec moi-même, à l'heure où la fiction se dépouille de ses oripeaux et de ses mensonges; à l'heure où la vérité, toute nue, apparaît manifeste, irrésistible, et montrant, à qui l'a outragée, un visage sévère et voisin du mépris. Voilà, sincèrement, ce que je pense, à cette heure où je suis juste avec moi-même, de ce fameux Barnave et de sa fameuse préface, et s'il était possible d'anéantir un livre qui a vécu même une minute, une seule, à coup sûr je jetterais volontiers ce livre aux flammes vengeresses, et de ses cendres inertes je ferais, sans peine, un ridicule hommage aux quatre vents du ciel. Mais (voilà la peine et le châtiment) j'ai beau me repentir; en vain je connais les fautes et les crimes de ce livre imprudent, je ne saurais l'effacer; il suffit qu'il ait vécu... dix minutes, pour qu'il soit acquis à l'accusation qui m'a frappé du côté des gens de goût, des bons esprits, des sages esprits, des prévoyants, des amis de la chose honorable, honorée et faite avec art.
Il y a, dans Plutarque, un livre intitulé: Des choses qui se portent bien... Heureux trois fois, et davantage, les livres sains, vivants, vigoureux et bien portants! Honneur et gloire aux livres qui se portent bien! Un livre en belle et bonne santé respire à chaque page une suave odeur de contentement, de force et de calme! Une passion bien portante est fière et forte; un vice même, bien portant, n'est pas digne absolument de nos mépris. Voyez Harpagon, voyez don Juan! Tu te portes bien, c'est-à-dire, ami, te voilà au niveau de la renommée et de la gloire, au niveau de toutes les fortunes! Tu te portes bien, c'est cela! Maître absolu de ton âme, tu vas marcher dans les bons sentiers, tu vas exprimer les nobles sentiments, tu vas parler la belle langue à l'accent grave, intelligente, éloquente, au niveau des plus secrets penchants de l'âme humaine.... Hélas! jamais histoire ou roman ne fut plus malade que ce triste Barnave, enfant mal venu d'un si jeune homme! Il n'y a rien de plus triste à voir, et de plus triste à suivre que ce fantôme de Barnave! Il a la fièvre, il a le délire; il passe, et coup sur coup, de l'exaltation sans cause au découragement sans motif; c'est un accès de tétanos, un véritable delirium tremens! Roman du vide et du néant! Marionnettes et polichinelles de l'histoire! Un théâtre où rien ne se passe, ou pas un ne parle à la façon bienséante, honorable et superbe de la force et de la santé. Fausse éloquence et fausse admiration! Hormis le pieux respect dont la reine Marie-Antoinette est entourée, hormis quelques pages véhémentes à propos de Mirabeau, et peut-être aussi le Retour de Varennes, tout est faux, absurde et trivial dans ce roman sans forme; ici, le moindre bruit est le bruit d'une trompette; ici, le silence est un râle! On n'a pas affaire à des hommes, tout au plus à des fantômes. Je vis, un jour, dans l'ancienne salle des Doges, à Gênes, un simulacre de statues recouvertes d'une toile blanche... on les eût prises, de loin, pour des marbres... ce n'étaient que des mannequins, remplaçant misérablement des statues mutilées.
Que vous dirais-je? On peut comparer ce vieux livre, oublié dans les limbes, à cette lanterne, où tantôt la flamme envahit le verre enfumé, où tantôt la flamme éteinte emplit de nuages et de nuit ces verres magiques, sur lesquels devraient briller et resplendir: Madame la Lune et Monsieur le Soleil... Voilà mon œuvre! Hélas! il n'y a rien de plus absurde et de plus mal fait. «Un fagot mal lié!» me disait un jour M. Sainte-Beuve.... et je le trouve indulgent, comme s'il n'y avait pas: fagots et fagots!
Je ferme ici ma parenthèse, et même il me semble que voilà bien longtemps déjà qu'elle est ouverte. Ainsi nous reprendrons, s'il vous plaît, la première préface à l'endroit même où nous l'avons laissée il n'y a qu'un instant, mais cet instant de flagellation m'a paru diablement long.
SUITE DE LA PREMIÈRE PRÉFACE.
«Arrivons maintenant à la question difficile, une question de personnes et de noms propres, et d'autant plus dangereuse à traiter, que j'ai été averti avec tout l'intérêt d'un père (M. Bertin l'aîné), par un homme à qui j'ai voué le respect d'un fils, et qui doit m'aimer un peu, je le sens aux respectueux dévouement que j'ai pour lui.
«Mais comme à des conseils ainsi donnés, si paternellement et de si haut, il n'y a que deux manières de répondre, l'obéissance ou le sincère aveu d'une passion bien sentie, je ne répondrai pas, publiquement, à ces conseils donnés dans l'intimité, et dont l'oubli ne peut tomber que sur moi seul.