«Je n'ai à répondre ici qu'à ces questionneurs en titre, aux trembleurs par métier, aux gens de sang-froid par tempérament, et dont la fausse pitié ne manquera pas d'accourir au premier mot qui leur semblera trop vif. Le monde est plein de ces esprits timides qui voient un danger dans tout, qu'une vérité historique effraie autant qu'une aventure impossible, et qui, pour sauver le présent, vous font bon marché du passé. Je vois déjà un de ces peureux arriver chez moi, tout alarmé, tout en désordre:—Ah! mon ami, qu'avez vous fait? que vous êtes jeune! Y pensiez-vous quand vous barbouilliez de honte un premier prince du sang?

«Ce prince, monsieur l'homme aux ménagements, ce prince, qui n'a droit qu'à l'impartialité, et que j'ai représenté tel qu'il m'a paru: avare et prodigue à la fois, débauché sans vergogne et sans plaisir, qui ne laissa pas même au crime sa seule dignité, l'énergie; un malheureux qui n'osa jamais regarder un homme en face, et pas même le roi Louis XVI; ce prince est à moi, il m'appartient par tous les droits de l'histoire. Ses lâchetés, ses vices, ses orgies, ses fanfaronnades, sont de mon domaine, et je ne m'en puis dessaisir, par un misérable calcul d'intérêt ou de peur. Je sais bien quelles raisons vous allez me donner, entre autres raisons: que la mémoire de ce prince est aujourd'hui à l'abri d'une couronne: mais vos raisons ne sont pas les mêmes que les miennes. Ce prince dont je m'empare, c'est ma révolution de 1830; c'est l'épave qui m'est venue du grand naufrage. J'ai saisi corps à corps, dès que je l'ai pu, en tout danger, cet étrange héros, si bien fait pour l'auteur dramatique. Ce qui eût été lâcheté, il y a un an, est devenu courage aujourd'hui; à chacun sa part du butin qu'on se partage; au duc d'Orléans la couronne de France, à nous Philippe-Égalité! Vous me demandez grâce pour lui: mais lui, a-t-il fait grâce? A-t-il eu pitié de la plus belle des femmes, de la plus malheureuse des reines, de la plus contristée des mères? J'attache son nom au poteau infamant... N'a-t-il pas dressé l'échafaud où Marie-Antoinette est montée, traînée à ces hauteurs sanglantes par la haine et par la calomnie? Non, pour cet homme je ne mentirai pas à la vérité.

«On ne me verra pas, historien paradoxal, réhabiliter sa mémoire et faire pour lui ce qu'a fait Walpole pour Richard III; dans ma galerie de tableaux il paraîtra en pied, je ne jetterai pas sur sa laide figure le voile noir de Faliero: Faliero avait gagné des batailles avant de trahir son pays.

«Et puis voyez, monsieur, jusqu'où nous conduirait ce système de transactions avec l'histoire! Soit, j'y consens: je vais brûler mon livre, car j'aime mieux l'anéantir que d'en arracher une page. Allons, je ferai un autre livre, je peindrai une époque plus reculée: la vieillesse de Louis XV avec ses prodigalités, ses scandales, ses faiblesses; je montrerai la monarchie expirante de luxe et d'impuissance dans les bras de la Dubarry. Cependant il me faut d'autres personnages que Louis XV et Mme Dubarry. On ne fait pas un roman à deux personnages, à moins de rencontrer Paul et Virginie, ou Manon Lescaut et le chevalier Desgrieux. Donc je prendrai nécessairement ceux qui approchaient le trône de plus près; dans ce nombre, le plus élevé par sa naissance, ne saurait être oublié. Aussi bien quelle figure à dessiner! quelle dépravation au milieu de tant de dépravations! Ce prince, le fils de Henri IV, est gros, épais, commun; le temps pèse à ses jours désœuvrés; la chasse seule occupe les facultés de son âme; sa force intellectuelle se résume entre un contre-pied du cerf et un défaut de sa meute; s'il pleut, si le soir il digère mal, ses courtisans et sa maîtresse jouent la comédie pour le distraire: mais quelle comédie! Il faut être un prince ou bien Mme de Montesson, sa maîtresse, ou tout au moins quelqu'un des leurs, pour entendre pareille comédie sans rougir. Déjà les polissonneries de Collé semblent trop voilées et trop chastes à cette cour d'un goût délicat. Vadé seul, Vadé, son langage des halles, ses jurons, ses ordures, ont le talent d'égayer les tréteaux de Bagneux et de Sainte-Assise, d'arracher un sourire à ce prince subalterne et à sa Maintenon du second ordre.—Ah! monsieur, m'allez-vous dire, un peu d'indulgence, un peu de ménagement pour celui-là, car, après tout, c'est notre aïeul.

«C'est notre aïeul! je me rends à cet argument. Remontons un peu plus haut, j'espère que nous serons plus heureux.

«Louis XV est jeune encore, charmant, aimé, victorieux; Ses mœurs faciles le poussent à l'amour, mais ses amours sont nobles et élégantes. À ce brillant tableau vient s'opposer un contraste singulier. Il n'est pas de romancier ou de poëte comique qui consentît à se priver d'un si grotesque personnage. Louis d'Orléans, libertin dans sa jeunesse, est devenu dévot, ou plutôt superstitieux, dans son âge mûr. Entouré de livres ascétiques, lui-même il compose des ouvrages de théologie, pour le malheur de ses bons génovéfains, qu'il ennuie toute la journée de sa prose sérénissime et de ses subtilités monacales. À cette folie religieuse il joint une folie d'un autre genre. Il ne veut pas croire que l'on puisse mourir, il nie la mort pour lui échapper, comme un médecin nous conseillait de nier le choléra-morbus pour l'éviter. Un jour, que son intendant lui soumettait les comptes du trimestre, il remarqua quelques diminutions dans la dépense; il en demanda la cause.—Monseigneur, plusieurs rentes viagères que vous payiez se sont éteintes.—Comment?—Monseigneur, les rentiers sont morts.—Ce n'est pas vrai, ce n'est pas possible. Vous êtes bien osé de me tenir un pareil langage! Apprenez, monsieur, qu'on ne meurt plus aujourd'hui. Arrangez-vous pour payer ces rentes, ou je vous chasse.»

«Un tel personnage paraîtrait peut-être assez original dans mon roman, mon livre, mon histoire, comme vous voudrez l'appeler. Mais je vous vois venir.—Ah! monsieur, laissez ce pauvre fou, qui n'a fait de mal à personne! Chacun a ses travers; celui-là, vous en conviendrez, est le plus innocent de tous. Il vaut mieux payer des créanciers morts que ne pas les payer vivants. Et puis enfin, monsieur, c'est notre trisaïeul.

«—C'est notre trisaïeul! Je n'ai plus rien à dire. Paix à notre trisaïeul! Remontons encore.

«Mais, hélas! je me trouve plus empêché que jamais. Nous voici arrivés à la Régence. Au dehors, l'avilissement de notre dignité nationale; au dedans, la banqueroute: partout la honte.

«De la Régence, le savez-vous, monsieur? datent tous nos malheurs. Le caractère public de la nation s'efface ou plutôt disparaît: l'antique bonne foi périt dans les calculs avides et insensés de Law; les croyances religieuses tombent devant l'audace des sceptiques. Les mœurs de la famille se corrompent pour imiter la corruption de la cour. Dans cette cour, il n'est point de vice qui ne soit représenté par quelque grand nom. Les plus illustres exemples ne manquent pas aux désordres les plus criminels. L'inceste les préside, une couronne en tête, un sceptre à la main.