«Ajoutez que la liberté civile ne gagne même pas à cette licence des mœurs. Tandis que l'on affiche un insolent mépris de la religion, au nom d'une abominable bulle les cachots se remplissent des citoyens les plus innocents et les plus vertueux. Voltaire est enfermé à la Bastille pour des vers qu'il n'a pas faits. Il est puni comme s'il était l'auteur d'une Philippique, comme s'il s'était écrié, avec Lagrange Chancel:

Nocher des rives infernales,
Apprête-toi sans t'effrayer
À passer les ombres royales
Que Philippe va t'envoyer.

«Vous me demandez si je crois à toutes ces accusations? J'aime à douter du crime. Mais, s'il me prenait fantaisie d'écrire l'histoire des Atrides, il me faudrait à toute force parler de meurtres et d'adultères: de même, si j'écrivais l'histoire de la Régence, l'inceste et le poison devraient trouver place dans mes récits.

«Sans doute ce n'est pas là votre compte, et vous m'allez dire encore:—Ne troublons pas la mémoire de ce bon Régent! Je conviens qu'il a eu quelques torts de famille, mais on exagère toujours; puis il était brave, spirituel; à force d'indifférence il s'est montré quelquefois clément; et, entre nous, c'est encore ce que nous avons de mieux dans notre généalogie.

«Je cède à cet argument domestique. Volontiers, j'abandonne le Régent et ses maîtresses. Je vais aller encore un peu plus haut, car, je vous l'ai dit, il me faut un roman dont les personnages soient pris dans les temps modernes. Assez de grands talents se sont occupés du moyen âge et nous ont promenés dans les siècles lointains.

«Voici Louis XIV entouré de toutes les pompes de son règne: à sa voix, Versailles s'élève, le commerce renaît, les arts fleurissent: à tout ce qu'il touche le Roi imprime un caractère de grandeur, ses faiblesses mêmes sont ennoblies par je ne sais quel éclat de bon goût.

«Dans cette cour où le grand Condé, Turenne, Corneille, Racine, Molière, donnent au trône plus de force et en reçoivent plus de dignité, dans cette cour brillante de tous les genres de splendeur, un homme seul se rencontre comme pour la déparer; seul il reste insensible à tant de merveilles. Immobile au milieu de cette glorieuse activité, il s'habille en femme, Sardanapale aux genoux d'une chambrière laide et intrigante; encore s'il ne s'abaissait pas à d'autres amours, mais il en est que la nature réprouve autant que la morale: ceux-là sont faits pour lui. Cet homme, ce prince, c'est Monsieur, frère de Louis XIV et duc d'Orléans. Or, je vous le demande, puis-je l'oublier, ou comment faut-il que j'en parle, si j'en parle?

«Vous voyez donc qu'avec la meilleure volonté du monde, c'est là un passé à ne pas défendre. L'histoire est une trop grande dame pour se plier à toutes les fantaisies de courtisans nés d'hier. Laissons à l'histoire sa libre allure, comme on laisse sa libre allure à la flatterie. N'avez-vous pas vu, au dernier salon, un duc d'Orléans qui se casse, en dansant, le tendon d'Achille? La flatterie, faute de mieux, a fait de cet accident grotesque un grave portrait d'histoire. Le peintre nous a représenté le duc au moment où il tombe sur le plancher dans l'attitude d'un frotteur maladroit qui cire un parquet. Le tableau existe; il deviendra peut-être de l'histoire. S'il lui fallait un pendant, laissez faire la flatterie, elle saura le trouver, ce pendant historique: elle fera un tableau dans lequel nous verrons le cardinal Dubois, par exemple, le pied levé, lui aussi, et déguisant son noble maître jusqu'à l'excès.

«Il y aura toujours assez de gens pour draper majestueusement même un coup de pied au derrière. Laissez-nous donc être vrais, nous autres, quand nous l'osons.

«Si j'ai un conseil à donner aux courtisans du nouveau régime, c'est de prendre leur parti sur nos livres, comme nous avons pris notre parti sur leurs tableaux d'histoire.