Rien qu'à les voir les uns et les autres, obéissant au hasard, le plus aveugle et le plus triste de tous les dieux, vous eussiez compris que la fin du monde était proche; ils jouaient sans peine et sans peur, le gain leur arrachait à peine un sourire, et la perte à peine un cri de détresse! Évidemment, ils pressentaient que d'autres émotions, cette fois plus terribles, les attendaient au sortir de ces repaires; ils pressentaient les supplices, ils devinaient l'échafaud.
Ils comprenaient confusément que cette société faite ainsi ne pouvait pas vivre, et ils se hâtaient de dévorer ces derniers jours de fortune et d'autorité. Mirabeau, calme et bonhomme au milieu de ce jeu funeste, était inaccessible à toute émotion vulgaire. Il causait, il riait, il souriait à sa maîtresse; il racontait les histoires qu'il avait apprises chez la belle madame Lejay, son amie, ou bien, un crayon à la main, il écrivait sur une carte déchirée les principaux passages de son discours du lendemain. Il aimait le jeu pour le bonheur même de jouer, non pour le gain, entassant l'or devant soi sans méthode et sans calcul quand il était en veine, et le rendant sans se plaindre aussitôt que la chance avait tourné. En même temps, qu'il gagnât ou qu'il perdît, le premier venu avait droit de puiser au monceau: la bourse de Mirabeau riche était ouverte; on lui pouvait emprunter la moitié de sa réserve, ou bien il la donnait tout entière. À son tour, s'il était décavé, il puisait dans toutes les bourses, sans se rappeler, le lendemain, à quelle bourse il avait puisé.
Admirable instinct de cet homme excellent! Il avait tout oublié de sa vie et de ses douleurs d'autrefois, sinon qu'il avait contracté des dettes éternelles dont il devait se souvenir toujours, à propos de l'infortune, à propos de la prodigalité la plus folle, à propos des plus étranges folies. Il fut ainsi toute sa vie, accordant toutes choses et prodiguant tout ce qu'il possédait au premier venu, puis se faisant des créanciers de tous les hommes qui lui tendaient la main. J'avoue aussi que Mirabeau, jetant au hasard sa fortune et celle de ses amis, m'étonna d'abord, et qu'il me rendit jaloux ensuite. Nous étions alors dans un siècle de moralistes à la façon de Sénèque. On discutait beaucoup sur la tempérance et sur la charité, sur toutes les vertus qui n'étaient plus en usage; on attaquait sans réserve et sans pitié la passion du jeu, on la représentait sous d'atroces couleurs; on montrait sur la scène un joueur appelé Beverley, au moment où ce malheureux va poignarder son enfant; bref, le jeu était à l'index presque autant que la religion chrétienne, et par esprit de contradiction je me sentis intéressé à ces ruines du roi de carreau et du valet de cœur presque autant que si j'eusse rencontré sur les autels renversés de Port Royal des Champs, un des solitaires de la vallée de Chevreuse, M. Lemaistre ou M. Arnauld.
J'ai toujours eu, Dieu merci, assez de bon sens pour prendre en grand mépris les déclamations toutes faites, et j'en suis fâché pour messieurs les moralistes, le grand Jeu ne sera jamais la passion des lâches ou des stupides. Dans cette dernière moitié d'un grand siècle, la France, l'Angleterre et la Russie, ont été gouvernées par des joueurs.
Singulier empire des âmes fortes qui cherchent le danger; elles font de leurs moindres divertissements une occasion de courage et placent, de préférence, le théâtre de leurs plaisirs sur les bords glissants d'un abîme où elles sont toujours sûres de tomber.
Cependant le jeu s'animait de plus en plus; les tout nouveaux jeunes gens succombaient sous le poids de ces émotions trop sévères pour leur inexpérience; les femmes s'abandonnaient à cette volupté de l'or, oublieuses de tout le reste, et même de leur grâce et de leur beauté. Mirabeau avait l'air d'être le dieu de ce silence et de ces transports inarticulés; il fallait toute cette âme en peine pour suffire aux accidents de cette nuit. La nuit était déjà passée, il avait vu le bal, il avait traversé les vapeurs enivrantes du festin, à présent il jouait, dans une heure il devait parler à la tribune... attendu par le monde, attentif aux moindres accents de cette voix où grondait le tonnerre... il oubliait l'heure, il oubliait la tribune, il oubliait au jeu, sa maîtresse elle-même... Il allait à la dérive, à l'abandon de l'heure présente, heureux de son vice accompli, et ne pensant guère, aux ambitions, aux rêves, aux folies, aux gouvernements, aux intrigues qui l'attendaient sur le seuil de sa porte, à son retour!
Hommes et femmes autour de lui succombaient à la fatigue, au sommeil; moi-même fatigué de choses extraordinaires, je me disais, voyant l'assemblée à bout de tant d'émotions si diverses: Jamais je ne retrouverai, non, jamais, réunis sur un seul point, tant de mœurs incroyables, tant de puissances irrégulières et d'aventures inouïes, et comme si je n'en voulais rien perdre, je me tenais à la porte extérieure de cette maison, je voyais s'avancer une à une, toutes ces apparitions formidables ou gracieuses de cette nuit de fête et d'illusion de toute espèce. Alors Mirabeau, mon fantôme, accompagna galamment la charmante femme qu'il avait amenée, il la remit dans sa voiture en lui disant: Au revoir!
Lui-même il monta dans un carrosse qui l'attendait; j'entendis son laquais crier au cocher: «En toute hâte, à Versailles!» Le cocher partit pour Versailles; et moi, honteux du repos que j'allais prendre.—À Versailles! m'écriai-je à mon tour, à Versailles! Je voulais voir enfin ce qu'on appelle une tribune populaire à la cour d'un roi de France, un orateur au XVIIIe siècle, enfin quel était ce phénomène, et cet excès en toute chose appelé Mirabeau!
Nous partîmes. On allait vite alors, sur ce chemin des révolutions et des tempêtes, et même avant Mirabeau; j'entrai dans cette assemblée unique au monde, où furent débattues, pour la première fois, les destinées nouvelles de la France. En ce moment, déjà la noblesse et le clergé ne formaient plus qu'un seul et même corps avec les représentants de la bourgeoisie. À peine entré dans cette salle, je compris l'égalité ou plutôt je compris que les priviléges étaient déplacés, qu'ils avaient passé de la noblesse au peuple, du clergé au peuple, du roi au peuple, car le peuple était roi en ce lieu des changements; les simples habits de la bourgeoisie éclataient de plus de majesté que toutes les broderies de l'armée et de la cour. Du reste, rien ne ressemblait là à ce que je m'étais figuré des assemblées, des tribunes et des orateurs antiques. Chacun parlant à haute voix, chaque dispute interrompue et reprise avec une ardeur ineffable, les préjugés se heurtaient contre les préjugés, les priviléges contre les priviléges; c'était un informe et furieux chaos de vieux noms et de noms nouveaux, de vieux et de jeunes principes; tous les éléments d'ordre public et de discordes éternelles étaient là, mélangés, pressés, heurtés. Dans ce tumulte organisé comme une force irrésistible, on copiait pêle-mêle, au hasard, sans choix et sans plan, tout ce qu'on savait du sénat romain, des parlements anglais, des lits de justice de la vieille France, et tout ce mélange allait au hasard, sans méthode, et par je ne sais quelle inspiration de révolte, que l'on ne saurait imaginer.
Certes, vous eussiez dit, à voir tant de frivolité unie à tant de sang-froid... un vrai joueur qui pour se dépiquer de sa perte, finit par jouer sa fortune et sa vie. Aussi, malheur à ceux qui perdent: ils se troublent, ils hésitent, ils tiennent le cornet fatal d'une tremblante main; ils perdent toujours, on dirait que les dés sont pipés; cependant le peuple, heureux joueur, gagne et gagne encore, et la revanche et la revanche; il joue autant qu'on veut qu'il joue, et plus qu'il ne peut perdre; il accepte avec rage tous les paris, il se fie à toutes les chances, il gagne... et chose étrange, lui seul, en commençant la partie, a joué sérieusement; lui seul il a pensé qu'il y allait d'un immense hasard; lui seul a gardé son sang-froid, arrivant tête nue à l'assemblée, en vrai polisson qui n'est pas invité, attendant à la porte, et par un temps d'orage, qu'il plaise à l'huissier royal d'ouvrir cette porte, et se baissant pour y entrer en mettant le genou en terre aux pieds du trône! Il fallait bien qu'il eût une envie extrême de tenter la fortune, ce joueur nu et dépouillé, qui passe humblement par tant d'humiliations, pour venir hasarder, sur quelques paroles, à une tribune qui n'existait pas, le pauvre rien qui lui reste, et pour tenir tête à ces violents joueurs des salons de Marly!... Il n'avait cependant qu'une mise à perdre en commençant; cette mise perdue, aussitôt tout était perdu... Le maître des cérémonies entrait dans la salle, et renvoyait les joueurs malheureux.