À cette lutte immense où la liberté de ce peuple était en jeu, un homme se rencontra dans la foule de ces nobles, qui accepta les dés plébéiens; il se fit peuple au moment où la chance allait tourner; il se livra en aveugle à cette chance plutôt qu'il ne la dirigea; poussé par un instinct sublime il devina dans cette décomposition sociale, qui faisait justice de tous les despotismes, à quelle borne fatale on devait s'arrêter! Incroyable vertu par laquelle cet homme, intelligent d'une situation si nouvelle se trouva, tout à coup, brave et vertueux, comme on entend la bravoure et la vertu dans les républiques, orateur plus que Démosthène et plus que Cicéron, et dépassant, de toute la hauteur d'un front olympien, tout ce que l'imagination antique avait rêvé d'un orateur!

Tout ce qu'on voyait en ce lieu était son ouvrage; les lois enfantées, les lois à naître, la nouvelle politique appartenaient à cette éloquence. Ah! le vif plaisir, écouter l'écho qui répétait son ardente parole, admirer les visages où se reflétait son mâle courage, assister à ce pouvoir plébéien dont il était l'âme et le roi! À Louis XI, au cardinal de Richelieu, ardents faucheurs de puissances tyranniques, succédait Mirabeau. Mais il leur succède avec un autre but, un autre plan, un autre génie; il quitte absolument cette ligne tracée, et le voilà qui fait du pouvoir contre le trône, pour le peuple. Aussi voyez comme il arrive habile et superbe à cette tribune, entouré de vices, chargé de dettes, accusé de tous les crimes, ayant passé la nuit en débauches sans fin! Le voilà! c'est lui! le sourire à la lèvre, et l'auréole à son front! Silence et respect! Le voilà! Il sera mieux reçu que le puissant cardinal en habit rouge, entouré de ses gardes. Voici donc Mirabeau, le Mirabeau chargé du mépris public, le roi de son temps, le roi des temps à venir, le fondateur d'une dynastie éloquente d'hommes libres; Mirabeau qui, pour dernier honneur, sera livré aux gémonies, après sa mort.

Ma tête, en ce moment, se remplissait des bruits les plus étranges; mon cœur battait à se briser, je voyais tous les objets comme dans un nuage confus; cette salle, ouverte à la libre parole, avait pour moi l'aspect d'un sabbat, comme en a vu Gœthe notre poëte. C'étaient de grandes ombres de diverses couleurs, noires, blondes, horribles à voir, doctes ou charmantes; les uns portaient le deuil, les autres étaient en habits de fête; tous étaient jeunes, à les bien voir, seulement c'était une jeunesse folle d'une part; c'était, d'autre part, une vieillesse inquiétante et délabrée. En ces lieux de la discussion universelle, on se battait jusqu'à la mort; on se heurtait à se briser. La confusion augmentait à chaque instant, à chaque instant augmentait la terreur, puis tout cela disparaissait dans un abîme insensé où pataugeaient comme en l'Enfer du poëte florentin, les vainqueurs, les vaincus, les nobles et les plébéiens, les prêtres et les rois: Battez-vous! Déchirez-vous! Mordez-vous! Ça grouillait, ça hurlait, ça jurait, ça damnait... c'était damné!

La France était à mes yeux un pays de visions surnaturelles. Tout y était mystère et confusion, je rêvais tout éveillé, mes yeux étaient dans un nuage, un perpétuel bourdonnement obsédait mon oreille épouvantée. Alors je compris ce qu'il y a de vrai dans les fictions poétiques, comment il est des faits au delà du langage des hommes, et comment, si la naïveté et la clarté sont le caractère de la poésie aux temps primitifs, la véhémence de l'expression est une tache inévitable au milieu de ces conflits sans relâche et sans repos. Sur ces entrefaites, je vis entrer Mirabeau.

Il avait un peu réparé le désordre de ses vêtements; sa figure était calme et reposée; il eût été impossible, en ce moment, de soupçonner qu'il avait passé la nuit dans les délires du bal masqué, d'un souper licencieux, d'un récit fantastique et d'un jeu infernal entrecoupé d'un travail assidu. Il faut à l'éloquence, au bruit, à l'impossibilité même, des hommes de cette force morale et physique, pour y suffire. On eût dit, à voir Mirabeau, le visage calme et souriant, qu'il avait passé une paisible nuit dans son lit chaste et solitaire, qu'il s'était levé ce matin même pour se promener dans ses jardins, méditant quelques-unes de ces belles et grandes idées qui embellissaient les frais ombrages de Tusculum.

Notre homme était semblable à un bel orage, et tout d'abord, il fut salué par les vives acclamations de son peuple: «—Ah! le voilà! le voilà! vive à jamais Mirabeau! À bas la droite!» Au même instant un gros homme que j'avais déjà remarqué au bal de l'Opéra et qui était, lui aussi, un des membres de l'assemblée, se levait plein de fureur!

—Veux-tu faire silence, ô foule idiote et brutale, et crier vive le roi! Puis après avoir apostrophé la masse, il provoquait plusieurs individus, les montrant du doigt et les appelant à haute voix.—Si vous n'êtes pas content, Monsieur, je puis vous faire raison.—Huissier, apportez-nous ce cuisinier qui se plaint là-bas, que je lui coupe les deux oreilles!—Peuple stupide, idiot!... te tairas-tu! Et le gros homme était là, rugissant, menaçant, s'agitant sur son banc, plein de rage et de mépris.

Mirabeau vint à lui, et lui prenant la main:—Bonjour, monsieur mon frère, lui dit-il; vous êtes bien en colère et mal embouché, ce matin, contre nos amis.

—Vous avez là de beaux amis, reprit le vicomte de Mirabeau, et je vous en fais mes compliments, monsieur mon frère! Oui da, vous voilà bien fier de cette alliance de bottiers, de tailleurs et de cuisiniers, vous, le fils aîné de la famille des Riquety! Cela est noble et beau!

—Je suis étonné, vicomte, reprit Mirabeau, que tu dises tant de mal des cuisiniers, ce matin; il faut que tu aies bien déjeuné!