La galerie se mit à rire, et Mirabeau, sans mot dire, revint à sa place ordinaire, sur le banc opposé à celui où siégeait son frère; il porta ses yeux aux tribunes, saluant ses connaissances et ses amis, encourageant le peuple d'un regard; je le vis sourire à une grande femme qui se tenait sur la tribune la plus avancée; elle était belle et déjà violente, autant que si la bataille oratoire en était à son premier feu: on me dit que cette dame, à l'aspect martial, était une des sœurs de Mirabeau. Famille intrépide, ardente! italienne à demi! Famille de géants!
Là je retrouvai, pour la première fois, presque toute la société que j'avais vue au Trompette blessé: Maury à droite et Barnave à gauche! Or voilà ce que je n'ai pas dit encore, mon ami inconnu, celui qui me conduisait à sa volonté: il s'appelait Barnave. Il était pâle et fatigué; lui seul peut-être, en cette assemblée, il avait passé la nuit loin du bruit, des fêtes, du jeu et de cette volupté sans frein qui mordait cette époque de plaisirs cuisants. Tous ces noms qui sont devenus si beaux, étaient presque inconnus alors. J'en ai oublié beaucoup... je n'oublierai jamais l'aspect imposant de ces hommes que je considérais avec mes idées d'Allemand, et mon admiration pour le règne du grand Frédéric, comme des révoltés constitués.
Si Mirabeau n'eût pas été le roi de l'assemblée, à coup sûr je n'aurais vu que Barnave! Mirabeau m'occupait tout entier. Dans cette assemblée où tous les regards, tous les cœurs, toutes les émotions étaient pour lui, jamais roi de France, jamais dauphin de France, après de longues années de stérilité, jamais jeune reine, à sa première entrée au milieu de sa capitale, n'occupèrent les âmes et les cœurs autant que Mirabeau les occupa: il était impossible de l'aimer ou de le haïr médiocrement. Lui, sans s'inquiéter de tant de regards fixés sur sa personne, causait familièrement avec ses voisins, lisait, saluait! et, parfois se baissant, leur faisait mille niches plaisantes comme ferait un jeune écolier à ses camarades; cependant sa figure était calme, son air était froid, et la discussion commencée allait, suivant son chemin, attendant l'obstacle... et l'obstacle aussitôt rendait la vie et le mouvement à ces langueurs.
Barnave en ce moment parlait: je me souviens confusément de son discours, c'était la parole austère d'un jeune homme, et si la vertu eût emprunté un langage, elle eût emprunté celui de Barnave. Il représentait fort bien, cet homme ingénu et bel esprit, dans sa pensée et dans sa parole, l'inflexible courage qui s'attacha de préférence, aux temps de révolution, à quelques jeunes gens d'élite, sublimes rêveurs; à peine échappés à l'antiquité, chaste objet de leurs études, ils se hâtent de réaliser les institutions des peuples d'autrefois qui leur sont apparues à travers le style des historiens et l'emphase ardente des orateurs; jeunes gens, dangereux dans les monarchies et dans les républiques modernes, parce qu'ils ne voient pas que l'histoire qu'ils ont étudiée au milieu des livres, ils l'ont étudiée telle qu'elle a été faite, pure et dégagée de tout alliage; une histoire héroïquement drapée, dont les vices même sont parés avec un art exquis; en un mot, une abstraction réalisée par les rhétoriques; quelque chose d'idéal comme les lois de Platon; un rêve à la façon de Thomas Morus; et, dans ce rêve où la liberté dominait, triomphante, tel était le fanatisme ardent des jeunes législateurs, que nul obstacle ne les arrêtait! Une fois lancés, ils allaient toujours. Allons, en avant, jeune homme; et marche, et marche, et renverse abominablement sur ton passage, brise et détruis, l'autel et le prêtre, et le trône et le roi! Bientôt le songe aux noires couleurs devient un cauchemar, la parole de l'orateur est haletante, il parle haut, il parle de meurtre et de sang. Ainsi parla Barnave. Ah! que ses paroles m'attristèrent! Dans quel effroi me jeta cette colère inutile, et sans frein! Que Barnave dut être épouvanté de ses paroles sanglantes, quand, descendu de la tribune, il se réveilla, voyant déjà monter à sa lèvre le sang qu'il avait demandé!
L'effet de cette tribune élevée au-dessus d'un trône était le même que le trépied de la Pythonisse; il s'exhalait du pied de cet antre, je ne sais quelles influences perverses qui jetaient l'âme au désordre, et le cœur au désespoir! Notez que dans cette réunion de fanatiques, pour le bien et pour le mal, les plus méchants étaient les plus jeunes, que les plus vertueux étaient les plus acharnés, que la plupart de ces vœux qui me faisaient frémir d'horreur n'étaient en résultat qu'un effort de vertu. Et quel temps fut jamais plus défavorable à l'exercice honnête et dévoué du grand art de la lutte et du combat? Quel plus dangereux contraste avec les nobles pensées et les philanthropiques projets! Il arrive, en ces instants sombres, que l'homme de bien s'emporte... il n'a plus ni égards ni respects pour personne; il juge en dernier ressort, et sans appel, comme un juge de chambre ardente; il ne laisse pas même une heure aux faibles, aux innocents pour se défendre ou se repentir. Ainsi faisait Barnave, ainsi Vergniaud, ainsi tous ces hardis courages, ces imaginations généreuses qui ne voulaient rien entendre, et qui moururent, portant la peine de leur vertu sans patience et de leurs vœux sans pitié.
Je me sentis de la pitié pour Barnave, et du mépris pour ses antagonistes: le vieux clergé et la vieille noblesse de cette assemblée étaient deux choses vermoulues. À les voir, à les entendre, les préjugés les plus gothiques régnaient encore, aux yeux de ces hommes aveuglés. Pour eux, l'avenir n'était qu'un mensonge, et le passé seul était réel; le passé rempli de leur puissance, exposé à leurs priviléges, humilié par leur orgueil; le passé que leur ignorance avait flétri, que leurs dissipations avaient perdu, que leurs folies de courtisans avaient réduit à rougir même de sa gloire!
Aux yeux de ces hommes, le cri du peuple était le cri d'un fou, d'un lâche, heureux d'implorer son pardon, avant qu'il soit huit jours. La liberté, c'était une comédie au Jeu de Paume, que la cour s'apprêtait à parodier, aussitôt que le théâtre de Versailles serait débarrassé du plancher élevé pour le festin des gardes du corps... Ils ont subi, les uns et les autres, cette exorbitante comédie! Elle s'est changée en drame, et ce drame a tout brisé!
Quand Barnave eut parlé, Mirabeau se leva de son banc; à peine avait-il écouté le discours auquel il allait répondre; il marcha lentement à la tribune, en côtoyant les bancs de la gauche et de la droite, et prêtant l'oreille à tous les murmures; du plus léger murmure il faisait son profit, plus d'une fois, d'un mot en l'air, il a fait un mot sublime! Il gravissait les marches gémissantes de cette tribune où son pas résonnait lourdement. Le silence était grand, Barnave avait repris sa place, vainqueur et complimenté par ses amis. Mirabeau se posa lentement, croisa les bras, et jetant ses regards çà et là, il commença. D'abord sa parole fut lente et brève, on eût dit d'un soupir tiré avec peine de sa vaste poitrine, après une orgie. En commençant son discours, il bégayait: cela durait quelques minutes. Peu à peu l'homme, obéissant à des visions surnaturelles, devenait éloquent. Cette langue hésitante et tout d'un coup échappée à ses liens, brisait, torturait et violentait la parole humaine dans cette bouche ouverte à toutes les passions; au même instant ce regard s'animait de mille feux, cette épaisse chevelure se relevait sur ce vaste front comme la crinière d'un lion en colère ou en amour; le feu sacré circulait dans tout cet homme; il s'emportait, il riait, il insultait, il plaisantait, il tonnait, il éclatait; tour à tour moqueur et grave, attristé, jovial, ironique et tendre, blasphémant, menaçant, criant, puis calme et doux, passionné avec mesure et bien-disant, élégant et châtié; puis soudain jetant le barbarisme avec toute la hardiesse d'un improvisateur qui ne veut pas donner de relâche au carrefour, prophète, enfin, du haut de la tribune, et grand seigneur d'autrefois, peuple d'aujourd'hui; il est impossible, à qui ne l'a pas vu, le monstre, à qui ne l'a pas entendu mugir, de se figurer quelle abondance et quelle variété, au milieu des ressources infinies de la parole et de la passion; quel sublime pouvoir de la langue française obligée de suffire à ce cœur, à cette âme, à ces passions sublimes, à ces vils besoins, à cette élévation de pensées, d'idées, de faste, de pouvoir, qui respirait par l'organe éclatant de cet entasseur de foudres et d'éclairs.
Cette fois tout est bouleversé dans l'éloquence; et c'est à ne plus s'y reconnaître; il n'y a plus de calcul, plus d'art, plus de ces savants résultats d'une vie entière consacrée à l'étude austère des préceptes et des modèles; cette fois c'est le hasard qui parle avec les fureurs, les rencontres, les violences du hasard. Jamais vous ne saurez comme il était orateur; jamais dans les pages imprimées vous ne retrouverez ce qu'il y avait de force et de majesté dans cette parole au-dessus de la tribune et plus haut que le ciel! Pour moi, fanatique, égaré, perdu, terrassé à l'annonce incroyable de ces maximes, à l'aspect de ces projets, en présence de cet ancien esclave des bastilles, du bon plaisir et de la lettre de cachet, qui tue à plaisir les lois, les institutions, les hommes, renversant l'obstacle et franchissant l'abîme, je ne savais guère ce que je devais admirer le plus, ou du génie obéissant à ces inspirations sublimes, ou du génie acharné à sa proie, à sa vengeance, au renversement de tout ce qui l'avait accablé si longtemps.
Telle était l'autorité de cette éloquence! Elle avait fait, de moi qui vous parle, un révolutionnaire, et si Mirabeau, comme c'était quelquefois son habitude, et quand il avait besoin d'un argument irrésistible, s'était écrié: À moi le peuple!... Eh bien, j'aurais mis la main sur mon épée et je me serais levé contre mes dieux, pour combattre et renverser mes propres autels!