CHAPITRE II
Tant d'émotions extrêmes m'avaient jeté dans un indicible accablement; si bien que je n'étais plus le même homme, au sortir du Jeu de Paume. J'allais devant moi, sans savoir où j'allais. Vous qui êtes jeunes et sans ambition, il est une chose plus redoutable à vos jeunes âmes que la passion la plus dangereuse, c'est le spectacle insensé d'une immense supériorité. Ce spectacle, aussitôt qu'il vous arrive inattendu et dans tout son éclat, flétrit l'âme et la déshonore. Que vous vous trouvez malheureux et petit quand les mêmes hommes qui vous ont vaincus dans les emportements de la jeunesse, héros brillants du vice à sa plus brillante période, vous les retrouvez une heure après, dominant de leur génie et de leur volonté ce qu'il y a de plus imposant dans le monde, une révolution qui renverse et qui fonde en tout brisant! Et de même qu'ils se faisaient tout à l'heure obéir par les courtisanes les plus insolentes et les plus fières de leur beauté, voilà les libertins, les Don Juan, les amoureux des Cydalises qui s'en vont, guidant, par un fil, cette révolution qui s'est faite aux accents de leur voix, jetant la couronne du buveur pour s'envelopper dans le manteau du stoïcien!
Étonnants prodiges, dont le ciel même est épouvanté presque autant que la terre!... Ils sont réservés au destin de ces astres errants qui menacent le monde, emporté par eux. Encore une fois, c'est un grand malheur pour qui n'est pas un lâche, quand il lui est donné de mesurer l'abîme qui le sépare de ces grands génies; le même homme qui s'estimait encore ce matin, se fait pitié le soir; il se prend dans un profond mépris à considérer sa nullité, il sent le besoin de s'arracher à ces humiliantes comparaisons; son cœur est dévoré d'une tristesse plus pénible et plus triste que l'envie: enfin pour échapper à ces douloureuses angoisses, il n'y a pas d'autre moyen que de fuir et de se cacher dans une patrie où il est encore permis d'être médiocre. Heureuse situation d'un empire qui ne se sent pas vieillir, tranquille paix des vieux états despotiques, que tous les empires despotiques de l'Europe ont perdue aujourd'hui!
Ainsi accablé, perdu, abîmé dans mes désolantes réflexions, traînant avec peine mon amour-propre humilié, j'ignore comment cela arriva, mais je me trouvai tout à coup dans la cour de la poste aux chevaux. Justement, au milieu de cette vaste cour se tenait tout grand ouvert un large coche aux vastes portières, déjà rempli de voyageurs: on me dit que ce coche allait aux frontières, une place y restait vacante, et je l'arrêtai! On n'attendait plus pour partir, que le conducteur et les chevaux.
Alors je me dis à moi-même: À quoi bon rester en France? et qu'ai-je à faire en ce monde où je ne comprends rien, au milieu de ces hommes qui m'épouvantent, entouré de ces ruines qui tombent, et qui peut-être finiront par m'écraser, sans que j'aie eu la gloire et l'honneur d'y porter une main prudente? Eh oui! l'ennui même un ennui calme et naturel convient beaucoup mieux à mon âme, que ces fougueux plaisirs que mon cœur ne peut contenir. Une passion modeste et malheureuse exposée à des chagrins modestes, ne saurait-elle pas remplacer ces épileptiques transports d'une société qui se hâte de vivre et qui tourne obéissante à des hasards pires que la mort?—N'ai-je pas vu, d'ailleurs, tout ce qu'il y avait à voir en France, à l'heure où nous sommes: Les ruines de la Bastille, et le bal de l'Opéra; Notre-Dame de Paris et le Waux-Hall, les boutiques du Palais-Royal et le Mariage de Figaro, Barnave et Mirabeau, mademoiselle Guimard et la Reine; le cabaret, le Jeu de Paume, et la cour? O ma tranquille et ma rêveuse Allemagne! Il n'y a rien qui te vaille et rien qui me convienne autant que ton nuage et ta paix domestique!... Allons! çà! je veux partir!
À peine arrivé, j'écrirai à ma mère pour implorer mon pardon! Elle ne peut pas me condamner à ce bruit abominable, à cette fournaise où l'on brûle, à ce Paris plein de menaces... Mais juste ciel! que cette diligence est lente à partir!
Rien n'agite le sang comme le repos et le calme en de certains moments. Une voiture immobile, à l'heure où l'on voudrait être emporté au galop de ses chevaux, ressemble à un sourd-muet en colère. Il se fâche... On rit! Il veut parler... on l'écrase à force d'ironie.—Est-ce que nous ne partirons jamais, Monsieur?
—Où donc allez-vous, Monsieur? dis-je, à mon voisin de droite, un homme, aux yeux bleus; il me répondit gravement:
—Je suis un amateur de roses: dans mon jardin de la barrière de Fontainebleau j'en possède un compte de trois cent trente-deux espèces; je n'ai pu avoir encore un beau plan de la Felicia, il faut que je me complète, et je vais en Suisse pour la chercher.