—Pour moi, reprit le voisin de gauche, on aime autant que monsieur les choses complètes. Je possède dans ma bibliothèque une admirable suite des éditions d'Horace, et c'est le seul livre raisonnable que je connaisse; aussi je puis me vanter de l'édition princeps, imprimée à Milan, en 1470 ou 71, par les soins d'Antoine Zaroth de Parme, une édition de Venise à la fin du XIe siècle, une de Ferrare et celle de Florence, on possède un bel exemplaire sorti des presses d'Antoine Miscominus, d'Alexandre Minutianus et de Jean de Forli. J'ai trouvé, naguère, sur le Pont-Neuf, l'édition Aldine de 1501, et l'édition d'Alde le jeune, de 1551. J'ai hérité de l'Horace de Jocodus-Badius-Allusius; je possède aussi l'Horace de Daniel Heinsius, imprimé par les Elzévier, en 1612. L'Horace de Jacques Talbot de Cambridge, et celui de La Haye, et l'Horace de Baxter, mais je n'ai pas encore trouvé l'Horace publié à Lyon en 1511, et je vais à Lyon pour le chercher.
—J'aime les papillons, dit le troisième et j'en ai chez moi de mille sortes, fleurs volantes dans l'air, chargées de peinture et d'azur; j'ai passé ma vie à les mettre en ordre, à les ranger par espèces. Avant-hier ma gouvernante a brisé l'aile droite de mon papilio atropos du lac de Genève, et je vais en Suisse pour le chercher.
—Et vous, Madame, avez-vous aussi une collection à compléter? Elle me répondit en souriant:
—J'ai six enfants dont je suis la mère: le premier s'appelle Jules, il fait déjà des élégies et des drames; le second s'appelle Ernest, et il ne parle que de fleurets et de tambours; Antoine est beau comme un ange, et ne parle que du ciel d'où il est venu; Tom est charmant dans son air malin et boudeur; vous n'avez rien vu d'aimable et de bon comme mon gros et jovial Grégoire; mon tout petit Gabriel vient d'être délivré de ses premières dents; je suis une heureuse mère, ajouta-t-elle d'un air pénétré. Si vous étiez venu plus tôt, vous les auriez vus tous les cinq autour de moi me donnant le baiser d'adieu; mais j'ai encore un autre enfant, une jeune fille de seize ans, ma Clémence, et je vais en Suisse pour la chercher.
Ces trois réponses me jetèrent dans une profonde rêverie. En ce moment je venais de comprendre, enfin, comment et pourquoi je ne pouvais plus partir.
—Mon Dieu! m'écriai-je en relevant la tête péniblement, mon Dieu, Madame et Messieurs, que vous m'avez fait de mal, sans le vouloir! Véritablement je ne saurais partir avec vous: gens heureux, partez sans moi: les chevaux arrivent, les postillons sont prêts... À l'instant même où je mettais le pied à terre, la lourde voiture s'ébranlait, les passants se pressaient contre la muraille, les chiens hurlaient, et je restai seul au milieu de Versailles, moi qui tout à l'heure encore m'en croyais absent à jamais.
Or, (voici que je reviens à mon accident du bal masqué), tel fut le raisonnement qui m'empêcha de quitter Paris et Versailles, comme c'était tout à l'heure encore ma très-formelle volonté. Quoi donc, me disais-je, il y a, dans cette diligence embourbée une demi-douzaine de très-honnêtes gens qui s'arrachent aux habitudes les plus chères de leur vie et qui partent, un jour d'automne, pour courir après une fleur, un enfant, un insecte qui leur manque, et moi, moi seul avant de partir, je n'ai pas songé à compléter le seul moment de bonheur qui me soit arrivé en ma vie? Insensé que j'étais! j'aurais donc emporté un bonheur incomplet, un bonheur misérable, et rempli de ténèbres, rempli de regrets!
Je sais bien que je parle en ce moment, par énigme, et que mon récit tourne au mystère... il faut cependant pour que je m'explique, et pour que vous compreniez ma peine, que je vous raconte le plus grand événement de mon étrange soirée au bal masqué de l'Opéra.
Cet aveu me coûte à faire, encore aujourd'hui, à l'âge où les honnêtes gens, leur tâche étant accomplie, et la mort étant proche, ne redoutent plus le ridicule. Ainsi, pensez, si j'étais embarrassé avec moi-même, au moment où je voulus me rendre compte enfin de cette aventure incroyable!... Il serait bon peut-être (ainsi me disais-je) d'écrire instant par instant les moindres émotions de cette nuit qui ne viendra plus!
Déjà je cherchais le papier, la plume et l'encre, quand un vieux valet poussant la porte de mon salon: