—S'il plaisait à Monseigneur, me dit-il, un pauvre diable attend, qui désire lui vendre un encrier.
—C'est bien vu, dis-je, et faites entrer ce brave homme... il arrive à propos.
L'homme entra. Il portait, de ses deux mains, une lourde et massive écritoire en pierre de taille, qu'il posa gravement sur mon bureau. Cette pierre avait la forme d'une tour, les créneaux, les cercles de fer, les fenêtres étroites, la porte oblongue, en un mot rien n'y manquait. Dans un trou qui représentait les fossés fangeux, l'encre flottait, image exacte de la limpidité des eaux du fossé.
Ce je ne sais quoi, d'une forme hideuse me fit peine à voir:—Êtes-vous fou, Monsieur? m'écriai-je, et remportez cette machine horrible, à l'instant.
—Monsieur, reprit l'homme à l'encrier, ceci est très-sérieux, je ne suis pas fou, et je ne plaisante guère; il y a déjà longtemps que nous ne plaisantons plus, nous autres du faubourg. L'encrier que voilà, et dont la masse attristante pèsera tantôt d'un poids cruel sur les pensées légères de votre jeunesse heureuse, il faut nécessairement que vous le contempliez avec respect. Je l'ai façonné de mes propres mains, avec une pierre de la Bastille, après avoir renversé la Bastille de ces mains que voici!
Ainsi parlant, le rude ouvrier s'approcha de son ouvrage, il le contempla d'un regard plein d'orgueil, puis il reprit:—J'ai fait ce que j'ai pu, mon prince, il est vrai que je ne suis pas un très-habile maçon; il peut se faire aussi que cette tour ne soit pas positivement une tour, et vous comprendrez facilement que la véritable Bastille était plus belle. Au fait, vous pardonnerez à l'ouvrage en faveur de l'ouvrier. Ce que je puis affirmer ici, c'est que la pierre que voilà, je l'ai prise au coin le plus sombre et le plus terrible de notre ancienne prison d'État. Ce fragment appartient à la plus triste des quatre tours, à la tour de la liberté. Cette pierre est suintante encore; en vain, je l'ai polie, en vain je l'ai limée, en vain je l'expose au soleil levant, au clair soleil qu'elle n'a jamais vu, cela sent toujours l'odeur de la tombe et la moisissure du cachot. Cela nuira peut-être à la qualité de votre encre; à coup sûr, cela doit ajouter à la valeur de l'encrier. Tenez, Monseigneur, voilà encore la trace d'un anneau de fer qui était attaché à ce coin-là! Vous posséderez vraiment un excellent échantillon de notre ancienne Bastille, et quand vous en aurez bien compris toute la valeur, je suis sûr que vous le montrerez avec orgueil.
Cet homme aurait pu parler jusqu'au lendemain, je ne l'écoutais pas! Je me promenais dans l'appartement, cherchant les recoins les plus sombres pour éviter l'aspect de cette Bastille en miniature. Ainsi la voilà donc réduite à cette dimension frivole, cette forteresse insensée où pendant tant de minutes séculaires, tant de sang fut mêlé à tant de larmes! La voilà donc sur ma table, imbécile jouet d'enfant, cette épouvante du Paris féodal. Tyrannie! On y brisait les âmes, on y brisait les corps! Toute la France guerrière et pensante a été renfermée en ce lieu funeste. Il était pour le roi Louis XI un lieu de plaisance! Il servait de coffre à Henri IV! Richelieu n'eût pas gouverné huit jours, s'il eût été privé de sa chère Bastille, et Louis XIV se fût écrié: ma royauté n'a plus de remparts! Un abîme... un tombeau... un échafaud... parfois même un piédestal. Le grand Condé et Voltaire ont été renfermés dans ces murs; l'un, vaincu par la Bastille, tout grand qu'il était; l'autre, faible et pauvre, et vainqueur de la Bastille! Qu'es-tu donc devenu, symbole énervé des vieux pouvoirs? Est-ce bien toi, Bastille, qui gis ainsi sur une table, prêtant la boue et le flot de ton fossé à ma plume oisive, éternelle prison où s'étouffaient les cris des misérables, donjon sans loi et sans pitié où l'écrivain expiait ses plus beaux rêves! Murailles féroces sur lesquelles se sont brisés tant d'amours malheureux, tant d'opinions généreuses, tant de croyances, tant d'écrits brûlés par la main du bourreau! Mais, Dieu soit loué! ces cendres ont fini par retomber sur ta tête comme un linceul?»... Ainsi je rêvais... autour de cette machine d'État, étrange relique du pouvoir absolu.
En même temps je cherchais à me rappeler cette histoire; il me semblait que je découvrirais dans cette pierre arrachée aux cachots séculaires, la trace et le souvenir de tant de misères imposées à tant de grands hommes; il me semblait que ce monument féroce et tout d'un coup infidèle à sa mission, rejetait par tous ses pores, les pensées de révolte et de révolution que le pouvoir confiait à sa garde abominable, impie! En effet, pour peu que vous soyez attentif vous verrez que ce n'est pas l'eau qui suinte en cette pierre arrachée aux ténèbres, ce ne sont pas les cris des misérables qui se font entendre... Écoutez, et voyez! ce qui suinte ici c'est le génie; et si ces murs épais vont crouler et remplir de leurs ruines le monde ancien, c'est la liberté des vieux âges qui brise à tout jamais ces murailles lézardées. O dérision de la force! Honte éternelle de la tyrannie! O retour implacable, inespéré de la toute-puissance... une heure a suffi pour renverser ce rempart, et voici les jouets que l'on fabrique de ses débris!
En même temps, mon rêve allait toujours, et refaisait à ma façon, sur l'immense et terrible ouï-dire du genre humain, une Bastille à mon usage: il me semblait que j'étais monté sur la plus haute tour, et soudain, de ces hauteurs, le spectacle le plus animé et le plus dramatique s'offrait à mes regards. Ah! quelle histoire! Hélas! quelle épouvante! O mon Dieu! que de souvenirs! Tout se courbe à tes pieds, Bastille impitoyable! À ton seul aspect les plus grands esprits tremblent, les plus grands cœurs frémissent, les héros se troublent, les saints rêvent le martyre et les innocents le supplice... et puis, tout d'un coup, victoire éternelle! Il n'y a plus de Bastille! Les cachots sont muets, les fossés sont comblés, les chaînes sont brisées, les tortures sont abolies, les corps sont délivrés, les âmes ont des ailes, la pensée est libre! Et tout ce qui est mort ressuscite! Et tout ce qui était bâillonné parle à haute voix! Les cachots sont ouverts! Les tombeaux chantent des hymnes! Triomphe au fond des abîmes et délivrance au plus haut des cieux!
Quant à toi, fabricant de petites Bastilles, parodiste idiot des grandes vengeances, colporteur de ces pierres insultées, emporte à l'instant ce monument de ton génie! Elle n'a que faire ici, chez moi, ta Bastille impuissante, et j'aurais grande honte d'en faire un meuble, à mon usage! Ainsi, va-t'en, et si tu trouves que cette pierre, enfin soit lourde à porter, va-t'en la déposer chez Mirabeau, Vergniaud, Barnave, Duport, Lameth, chez les vainqueurs véritables de la Bastille! À ceux-là seulement un pareil encrier peut convenir. Ceux-là ont brisé tous les vieux instruments qui servaient à donner un corps à la pensée humaine, ils en ont inventé de nouveaux et de plus sûrs; ils ont effacé les vieilles règles même de l'éloquence; ils sont grands, sublimes et politiques, comme on ne l'avait pas été avant eux. Si J.-J. Rousseau vivait encore, il faudrait lui porter cette pierre; elle irait à merveille à sa colère, à ses mépris, à ses vengeances, à sa haine pour l'autorité sans forme et sans nom. Donc loin d'ici, hors de moi ce fragment de la Bastille: ôtez cet encrier de ma vue, il est fait pour contenir les grandes pensées, pour servir le vrai courage et les passions populaires. Non! non! je ne saurais employer à mes vaines écritures ce travail d'un peuple entier; encore une fois, éloignez de mes yeux cette Bastille... elle me fait honte... elle me fait peur!