Il rêva, il rêva tout haut. Il rêva de noblesse et de liberté; il rêva de la reine et de ses maîtresses; il rêva la plus extrême indigence et la plus incroyable richesse; il rêva de Maury et de Duport; il rêva de l'Angleterre et de la France; il eut des éclats de rire et des sanglots; il sentit ses mains chargées de chaînes, et il entendit tomber la Bastille; joie immense et sans frein, atroces douleurs, orgueil satisfait, inépuisable repentir, cris, larmes, sanglots, sourires, chansons, baisers lascifs, procès, calomnies, tribune, éloquence, ivresse, travail, perte ou gain, amitié, haine, dévoûment et vengeance, ah! les passions viles, les passions d'un noble cœur! Il y eut de tout cela dans son rêve. Un rêve affreux, le rêve idiot d'un géant ivre mort; le rêve enchanté des plus belles années! C'était de l'épouvante, et c'était de l'extase, ici, là haut, là bas, dans l'enfer! Le vieux hêtre, enivré de ce sommeil douloureux, se balançait sur cette tête volcanique; la brise soufflait dans cette épaisse chevelure, un buisson ardent. J'assistais, sans le savoir, à l'un de ces sommeils solennels; sommeil de visions étranges comme en eut un le dernier Brutus aux champs de Philippes, dernier sommeil d'un grand homme qui résume sa vie, et qui sent au dedans de lui-même qu'il va mourir.

Tout à coup, sans aucun bruit avant-coureur, et comme s'il se fût échappé de l'arbre entr'ouvert, je vis un homme auprès de Mirabeau qui dormait. Cet homme était vêtu de noir; il me parut d'une taille gigantesque, il étendit une large main sur l'orateur endormi, et le secouant fortement:

—Debout! debout! disait-il d'une voix basse et solennelle, allons, debout! Est-ce bien le temps de dormir, ouvrier maladroit qui reviens si tard à la vigne de ton seigneur! Ne voilà-t-il pas, Monseigneur, une aventure héroïque? O l'événement honteux! Cet homme sort de sa maison comme un voleur; il se cache dans l'ombre, il se dérobe à ses espions, il part sous la sauvegarde et sur l'honneur d'un étranger; il marche vite parce qu'il sait combien le retard peut être funeste et quel but dangereux il se propose; il remonte à rebours de sa vie, il nage contre le torrent qu'il a suivi jusqu'alors, et puis à la moindre difficulté de la route, au moindre obstacle, ô douleur, ce héros, sorti de chez lui pour être un héros, il hésite, il s'arrête, il s'assied sur l'herbe, il s'endort; il dort, comme si la question qu'il va débattre était une simple question de vie et de mort. Oh! courageux pour tout détruire, lâche au contraire et nonchalant quand il faut réparer! Prêt à dormir, à rêver quand il faut agir! il lui faut pour être un homme une tribune, un écho! seul avec lui-même, il n'est plus qu'un lâche et un fou! C'est un présomptueux qui se perd, qui perd tout le monde, oubliant même sa passion pour les femmes, la seule passion de son cœur, sa plus criminelle passion, la passion la plus chère à son âme! Or, il faut que ce soit moi qui le réveille, et j'ai beau le secouer, il ne se réveille pas!

Et il le secouait toujours, mais en vain! C'était un sommeil de plomb, un rêve enraciné dans l'âme, un drame hardiment commencé dans une partie de ce crâne inaccessible à tout bruit terrestre, et qui s'accomplissait lentement! Alors l'inconnu se penchant sur Mirabeau:

—Mirabeau! comte de Mirabeau! cria-t-il.

—Qui m'appelle? allons! me voici! cria à la fin Mirabeau du fond de sa poitrine avec une voix lointaine, une voix qui s'échapperait du tombeau!

—Mirabeau! comte de Mirabeau! n'avez-vous pas promis d'être exact à un rendez-vous, cette nuit même? Avez-vous tendu la main à la monarchie aux abois? Avez-vous quitté votre banc à l'assemblée pour aller donner un démenti formel à vos révoltes passées? N'êtes-vous pas un traître à votre parti plébéien? ne marchez-vous pas, dans la nuit, sur les bords d'un abîme sans fin? Comte de Mirabeau! pourquoi donc vous endormir sur les bords de cet abîme? Il sera toujours assez temps de vous reposer quand vous y serez tombé; réveillez-vous, comte de Mirabeau! réveille-toi, Mirabeau!

Mirabeau se leva sur son séant. Ses yeux étaient ouverts, mais il ne voyait pas; son regard était transparent et terne, il le fixait sur l'inconnu:

—Oh! dit-il, par pitié! laisse-moi dormir, je dors! La fatigue à la fin m'a pris, il faut que je me repose et que je dorme, absolument je veux dormir! Il y a si longtemps que je suis actif! Tiens, prends mes mains, attache-les; lie avec des chaînes de fer ces deux pieds inutiles, apportez ici la Bastille, entourez-moi de ses murs épais, j'y consens, je le veux, je t'en prie, et qu'on me ramène en prison. En prison, on dort, on pense, on fait l'amour, on vit d'amour, on n'est pas enivré par cette fausse gloire, on n'entend pas ces clameurs d'un peuple injuste, on n'a pas à revenir sur ses actions de la veille, on n'a pas à renier son nom et sa gloire, on n'a pas de remords. C'en est fait, ma route est finie, à jamais finie, et je reste ici, ici à jamais! Ainsi parlait ce lutteur encore endormi.

Mais l'inconnu reprenait, toujours d'une voix grave et lente:—Mirabeau, comte de Mirabeau, réveillez-vous, debout! à cheval! à cheval! le temps fuit, minuit approche, une femme vous attend!