Et Mirabeau déjà plus éveillé:—Une femme, en effet... elle m'attend; elle est belle et jeune et m'appelle, elle me sourit; une créature à part dont l'aspect m'était défendu et dont j'approcherai assez près, cette nuit, pour respirer le parfum de ses vêtements. Que de progrès n'as-tu pas faits, Mirabeau, depuis la femme du cantinier, au fort de Joux?—Mais qui donc me dira le nom de la grande dame qui m'attend? reprit-il en élevant la voix.

—Monsieur de Mirabeau, s'écria l'inconnu, un galant homme, un seigneur, a-t-il jamais oublié le nom de la femme qui l'attend?

Mirabeau releva la tête:—O Mirabeau! pauvre homme et pauvre fou, dit-il, que tu es différent de toi-même! À me voir étendu et dormant, dirait-on que je marche à la faveur la plus enviée? Ah! certes, j'en ai bien connu des hommes, des républicains qui donneraient leur vie en échange du quart d'heure qui m'attend. Surtout, et disant ces mots il mettait son doigt sur sa bouche en façon de secret; surtout, il est un jeune homme accompli en génie et en amour, qui languit et qui se meurt, parce qu'il m'a trouvé sur son chemin, moi plus puissant que lui dans le peuple, et parce que je l'ai caché dans mon ombre, lui si jeune et si beau, et que les regards qui m'arrivaient n'ont pas su l'atteindre. Ainsi va le monde! Il est fait ainsi! Ce jeune homme eût tout sauvé!... Versailles ne sait pas même le nom de ce jeune homme! Et moi, vaincu, brisé, on m'appelle! Cette aimable et jeune renommée, on l'ignore dans ces hautes régions, pendant que mon épouvantable renom m'ouvre à tous battants toutes les portes. Il irait, lui, à cette cour tremblante et qui demande enfin pardon à l'éloquence, au génie, à la liberté, il irait pour sauver la femme uniquement; j'y vais, moi, pour sauver la reine. Et maintenant que j'y songe, ami, tu as raison, le temps presse, hâtons-nous, j'ai trop dormi; debout! debout! à cheval! à cheval! comte de Mirabeau!» Disant ces mots, il était déjà à cheval.

L'inconnu s'enfonça dans un des six chemins, en nous disant: Suivez-moi!...

Nous le suivîmes quelque temps. Arrivés à une hauteur, nous découvrîmes à nos pieds le château de Saint-Cloud qui dormait au milieu de son parc immense, au bruit des flots.

—Voilà votre chemin, nous dit le guide; allez à votre but, M. le comte, et rendez-moi grâce enfin de vous avoir réveillé, le sommeil le plus involontaire peut être un crime en ces temps de révolutions. Or vous ayant tiré de ce mauvais pas, écoutez ma prière au nom de votre âme, au nom de votre honneur: sauvez la reine et sauvez-la par tous les moyens que vous trouverez dans votre cœur ou dans votre génie. Au nom du ciel, sauvez-la! au nom des hommes, sauvez-la! Enfin, si j'ose ainsi parler, au nom des combats qui déchirent mon âme, au nom des angoisses les plus cruelles qui puissent flétrir la jeunesse et l'intelligence, au nom d'un amour insensé, en mon propre nom... ô maître absolu des opinions et des volontés de la France!... ayez pitié de la reine. Ah! sauvez-la! sauvez-la!

—Oui, oui, je la sauverai, en ton nom et par pitié pour toi, Barnave! Au nom de ton amour, s'écria Mirabeau.

Je m'écriai:—Barnave!

—Oui, reprit l'inconnu, Barnave! Et malheur à ceux qui douteraient de la reine! et malheur à vous, Mirabeau, si jamais cette illustre occasion était perdue! Ah! que de repentirs! quels remords à notre dernier jour!

À ces mots, il partit.—Barnave, où vas-tu? cria Mirabeau. Il se fit un moment de silence, et nous entendîmes une voix dans le lointain:—Je retourne à l'assemblée, où je veux abattre à tout jamais le trône que tu vas sauver.