Elle m'écoutait... attentive, autant que l'était la reine aux paroles de Mirabeau. Même je vis dans ses veux briller une larme, et d'une voix qui me fit tressaillir:
—O destin! fit-elle... et d'une voix plus calme elle reprit: Une patrie, un ciel allemand! un royaume heureux et tranquille! un trône affermi! une royauté respectée! un peuple obéissant! Si vous saviez, Monseigneur, ces hurlements, ces volontés, ces menaces, ces cris du peuple! à quelles fureurs il s'abandonne! à quel point il est implacable! Il est là, menaçant, furieux, affamé, son enfant à sa gauche, et sa femme à sa droite... Il a le feu dans les yeux, la menace à la bouche et la fureur dans le cœur... Que vous dites vrai! notre Allemagne! Allemagne! Hélas! qui me rendra mon Allemagne et son peuple et son beau ciel? Il fait froid ici; la bise est glacée! On est mal en France. O peine! ô terreur!.. Ainsi elle parlait, et de ses belles mains glacées, elle disputait son voile au vent funèbre de minuit.
—Eh bien! chère Hélène, eh bien! qui vous arrête et qui vous empêche? Elle est là-bas, la chère et sainte patrie! Elle appelle! elle nous tend les bras à nous ses fils. Voyez au delà du Rhin nos châteaux forts, nos gothiques cathédrales, nos vieilles galeries, nos jardins, nos remparts... Tout cela nous attend, nous appelle, allons-y...
—Tout cela se trompe, ou nous trompe, ami! Notre patrie... elle est ici! Elle est ici, aussi longtemps que cette humble et triste fille des Césars, cette reine au désespoir que vous voyez là-bas éperdue, et plaintive, et tremblante, n'aura pas repassé la frontière où s'arrête enfin son triste royaume! Hélas! pensez-vous donc que je puisse redevenir Autrichienne aussi longtemps que notre archiduchesse, elle, sera Française, une Française accusée, insultée, accablée, ô misère! d'humiliations, réduite à implorer, dans la nuit, dans un horrible tête-à-tête, je ne sais quelle étrange puissance assez semblable aux dieux occultes qu'adoraient les anciens Germains! Non, non, il n'est plus de patrie, il n'est plus rien pour moi qui vous parle, au delà de ces écueils, au-dessus de ces abîmes! Je reste ici comme elle, avec elle, et c'est l'honneur qui le veut.
Elle parlait si bien, que je l'écoutais même quand elle eut cessé de parler... Cependant nous pouvions suivre et reconnaître à sa robe blanche, à côté de ce manteau noir, la forme exquise qui représentait la reine de France... On entendait parfois une exclamation pleine de pitié et de douleur...
—Monsieur, reprit Hélène après un silence, peut-on vous demander qui donc est cet homme appelé par la reine? À son ordre, elle a tout quitté pour l'attendre, il lui parle... elle écoute, elle pleure, elle a peur! Vous, cependant un prince de l'Empire, vous voilà servant de piqueur à ce fantôme.... Il faut que ce soit le démon!
—Si ce n'était que le démon! repris-je; ah! Dieu du ciel! si nous n'avions à conjurer, cette nuit, que la puissance infernale!... Un mot de la reine eût suffi pour le dompter!
—Vous avez raison, reprit-elle. Il tient de quelque dieu plus sombre! Il appartient à une éternité plus farouche! Il résiste... il se débat! La reine pleure... Il ne l'entend pas pleurer... ô monstre! Et j'ai bien peur d'avoir deviné ce nom-là!
—La chose est ainsi! cet homme est un génie! Il peut tout perdre... ou tout sauver. Il est le maître! il faut courber la tête, il faut obéir!
—Toujours obéir! toujours trembler! toujours implorer ces regards sans pitié, ces cœurs sans pardon, ces puissances d'en bas! Quelle vie, hélas! quelle vie... et mieux vaudrait mourir!