Toute notre âme et tout notre cœur restaient suspendus au plus léger bruit qui nous venait de cette rencontre abominable et surnaturelle. Un grain de sable, un cri d'oiseau, une feuille, une branche, un soupir... Tantôt la voix de l'homme éclatante et domptée... ou bien la voix timide et touchante de la femme! Elle plaidait pour son mari, pour son roi, pour ses enfants, pour les droits de sa race; elle plaidait, éloquente, inspirée, indignée, attestant le passé, invoquant l'avenir, appelant à son aide tous les siècles et toutes les grandeurs de la maison de Bourbon; elle disait ses transes, ses peines, ses journées de haine et d'insulte, et ses nuits sans sommeil! Elle racontait les pamphlets, les calomnies, les injures, le duc d'Orléans, le cardinal de Rohan, le fameux collier, par quelles misères elle en était venue à redouter les colères de ce peuple qui l'adorait naguère, et comment elle doutait, à cette heure funeste, de l'éternité de sa race et de la grandeur de sa maison!... De ces plaintes, de ces terreurs pas un mot n'arrivait jusqu'à nous, et cependant nous n'en perdions pas une, Hélène et moi, tant elle était intelligente, et tant j'étais moi-même intelligent de ces royales misères; elle retenait son souffle! Elle était une âme, un esprit, un ange gardien! Elle apposait, pour mieux entendre, son bras charmant sur mon épaule, et sa joue à ma joue, elle écoutait, parfaitement oublieuse de ses dix-huit ans, de mes vingt ans.
De son côté... le monstre (elle l'appelait ainsi), répondait au discours de la reine, et par quelques paroles échappées à cette voix portée à l'éclat, nous refaisions, Hélène et moi, tout son discours. Il expliquait... ses révoltes, ses colères, sa déclaration de guerre à cette royauté qui l'avait tenu captif: «parce que c'était son bon plaisir.» Il disait, lui aussi, ses angoisses, ses douleurs, sa propre ruine, et comment il se trouvait attaché par des chaînes de fer à cette popularité qui lui faisait peur; que du reste, il était bon gentilhomme, ami du roi, plein de respect pour la reine, et qu'il sentait dans ses veines que bon sang ne pouvait pas mentir. Tant qu'il parlait, nous suivions son sourire et le feu de ses yeux! Il était dans l'ombre, et pourtant son attitude et son geste étaient si vivement dessinés que l'ombre même en conservait la grâce et l'énergie! On comprenait que le lion baissait la tête! on reconnaissait qu'il était muselé! O reine, en ce moment quel triomphe! ô majesté, quel retour! Hélène et moi, dans la même émotion et dans le même enthousiasme, heureux, charmés, fascinés, nous nous disions tout bas: la reine est sauvée! Elle est victorieuse! ô joie! ô bonheur! ô fête étrange! Ah! dit Hélène... à la fin, je le reconnais, c'est bien lui, c'est le comte de Mirabeau... Et dans son épouvante, et contente, elle se jeta dans mes bras... Quelle violence il me fallut en ce moment pour résister à la tentation de lui dire: Hélène, aimez-moi!
En ce moment, la lune au ciel, que voilait un épais nuage, entr'ouvrit ce voile funèbre, et de son pâle et doux rayon elle éclaira le visage aimable et charmant, le front terrible et tout-puissant! Que la reine était belle et touchante, en ce dernier moment de sa grandeur! Que le tribun était superbe et semblable au Titan frappé de la foudre, au moment où, sur le clair gazon, et sous le regard limpide, il tombait agenouillé à ces pieds charmants!
Elle était là, les yeux baissés sur cet homme à genoux; elle triomphait de la victoire avec un sourire!... Elle se croyait sauvée... il avait juré de la sauver!—Madame, ô Reine! dit-il, quand S. M. l'impératrice, votre auguste mère, envoyait un capitaine à la bataille, elle lui donnait sa main à baiser... Alors la reine étendit sa main royale... Il la toucha de ses lèvres, et relevant la tête:—Allons! dit-il, obéissons au destin, au devoir, à la volonté de ma reine, et perdons-nous avec elle, s'il ne m'est pas permis de la sauver.
On eût dit, en ce moment, qu'il portait à son front l'auréole, et qu'il venait de découvrir une étoile inconnue au plus haut des cieux.
La reine en même temps s'éloigna sans mot dire, Hélène et ma mère la suivant d'un pas calme et silencieux. Mirabeau et moi nous redescendîmes par le chemin qui nous avait conduits sur la terrasse. Il marchait le premier, tout pensif et comme accablé sous le poids de ses visions... Nous eûmes bientôt rejoint la grande allée où nous avions laissé nos chevaux.
Le même homme à qui nous les avions confiés les promenait, au pas, au milieu de l'allée, avec la patience d'un laquais qui attend son maître...
Par je ne sais quelle préférence, il visita avec soin la sangle du cheval de Mirabeau, même il voulut lui tenir l'étrier quand il remonta à cheval.
Alors seulement Mirabeau reconnut le fou de la reine et avec le plus charmant sourire:
—Ah! monsieur le marquis, lui dit-il, vous me pardonnerez d'avoir souffert qu'un premier président me tînt l'étrier, ce soir, puisque j'ai pour écuyer un prince de l'Empire, un parent de Sa Majesté.