—Monsieur, me dit-il, d'une voix brusque, évitez, croyez-moi, toute explication inutile! Vous êtes étranger, vous êtes un seigneur: nous marchons sur des charbons ardents; mon amitié pouvait être fatale à votre bonne renommée, et votre amitié pouvait me rendre suspect au despote que je sers; voilà pourquoi j'ai rompu avec vous... j'imagine aussi que nous n'avons plus rien à nous dire à présent.

—Monsieur! lui dis-je, entre vous et moi, il y avait d'abord une amitié commencée, il y avait ensuite un double secret, et je ne comprendrais guère que ce petit danger d'amoindrir une popularité si brillante ait tant de pouvoir sur votre esprit, que vous soyez forcé d'oublier que vous avez été mon confident et que je suis le vôtre! À coup sûr, je sais votre secret, citoyen Barnave, et vous savez le mien, ou du moins vous en savez tout ce que j'en sais moi-même, et dans ma naïveté allemande, il me semblait que ce double lien ne pouvait pas et ne devait pas se rompre ainsi...

—Monsieur, reprit Barnave, on est presque en république... et l'on n'est pas toujours son maître! Un jour de plus, dans les temps où nous sommes, a souvent changé bien des âmes. La dernière fois que je vous ai vu, vous m'avez raconté une histoire galante à laquelle vous avez attaché plus d'intérêt qu'il ne convient, et que j'ai tout à fait oubliée... Oubliez aussi quelques paroles imprudentes que j'ai pu dire... et dont je me souviens à peine. Et puis la belle heure, et bien choisie, après tout, pour ces belles passions!

Pourtant, reprit-il, si je le voulais bien, je vous raconterais... mais on m'attend, ce sera, s'il vous plaît, pour un autre jour!

—Non, non, m'écriai-je, et vous vous expliquerez à l'instant.

—Apprenez donc, Monseigneur, qu'il y a peu de jours, comme j'étais à rêver dans un coin de mon logis, je vis entrer... une dame voilée... Elle pleurait, à travers son voile; elle était belle, elle me parla avec désespoir. Elle rougit quand elle me raconta ce que vous m'avez raconté vous-même: l'ivresse du bal, son masque et sa faiblesse en ce lieu d'enivrement, et les remords de son amour pour vous, ses terreurs d'être découverte, et la peine que vous lui causiez, vous, si jeune, et qui perdiez dans cette recherche les plus belles heures de votre jeunesse! Ah! vous aviez raison, mon prince, et voilà certes la beauté même, et la grâce en personne. Elle me connaît, certes, et moi, je ne sais pas où donc je l'ai vue... Et quand elle eut ajouté que vous deviez l'oublier, que vous ne la verriez plus jamais, non, plus jamais, elle ajouta, de sa voix la plus touchante, qu'elle vous priait et vous suppliait de ne plus vous occuper d'elle, et de cesser tout reproche inutile.—Et dites-lui bien, monsieur Barnave, vous son ami, que je veux qu'il parte, à l'instant, et qu'il retourne au fond de l'Allemagne... et qu'il m'oublie!... Ah! oui... Elle pleurait, elle suppliait et quand elle eut essuyé ses yeux, elle pleura; puis voyant qu'elle était restée avec moi trop longtemps, elle rougit, elle se leva; elle me fit jurer de ne pas la suivre, et de ne pas la reconnaître si je venais à la retrouver; elle me dit adieu pour vous et pour moi. Je n'ai jamais vu plus de noblesse et plus de grâce, unies à plus de décence et de désespoir!

—Mon Dieu! Barnave, pourquoi ne m'avoir pas dit un mot de cette rencontre? Votre conduite envers moi est dure, convenez-en.

—Eh! je savais bien que mon récit aurait l'effet tout contraire de celui qu'attendait la belle inconnue; en même temps j'espérais, à vous voir calme et résigné, que vous aviez oublié cette heure d'enivrement. Mais puisqu'enfin vous y pensez encore, eh bien! j'obéirai à la dame inconnue... Oui, cette femme est jeune; elle est belle! et, vous l'aviez devinée. En même temps, elle est une femme honnête et sérieuse, elle pleure avec des larmes de sang la folie et l'ivresse de cette nuit folle, et quand, par ma voix, elle vous commande, à vous, de partir, de l'oublier, pour votre honneur!... il me semble, en effet, que vous devez obéir.

—Non, Monsieur, non, vous dis-je, et tant qu'elle ne me l'aura pas commandé elle-même, et tant qu'elle me devra... cet adieu que j'invoque, eh bien! je m'obstine à sa recherche, et je reste au milieu de cet horrible Paris où tout se dénature, au milieu de ce peuple affreux qui me regarde avec défiance, au milieu de ces cris, de cette ivresse, de cette famine, de cette lèse-majesté divine et humaine, de ces meurtres sans fin! Elle le veut!... Je reste, immobile témoin, au hideux spectacle de cette anarchie violente; encore une fois je ne partirai pas d'ici, Barnave, et vous me direz qui elle est, vous me direz où elle est, que je la voie et que je lui parle... enfin!

—Monsieur, reprit Barnave après un silence, il y a des circonstances de la vie où la passion est un contre-sens. Voyez-moi, vous savez combien j'ai souffert d'un amour sans espoir; à présent, je n'y songe plus. Faites comme je fais, occupez-vous. Deux grandes parties se jouent en France; les paris sont ouverts, la chance, avant peu, sera décidée; intéressez-vous à cette partie éclatante et terrible dont votre tête sera l'enjeu. Voyez, je suis ferme et loyal avec vous. Vous êtes arrivé chez nous comme un gentilhomme révolté contre les préjugés de sa caste et partisan de toutes les innovations! Moi seul, et parce qu'en effet c'était votre devoir, je vous ai maintenu dans le parti de la cour. Je sentais qu'il y allait de votre gloire et de votre honneur de rester à côté de votre mère et de votre archiduchesse; homme de parti, je vous en ai épargné toutes les peines; je vous ai aplani toutes les voies; je vous ai fait le représentant de la bonne moitié de moi-même, et c'est vous, Monsieur, que j'ai chargé de mon dévouement à la reine; voulant sauver la reine, moi, l'ennemi du roi, je vous ai choisi pour mon second; je me suis fié à vous pour accomplir la partie honorable et sainte de la mission que je me suis donnée! Or çà, soyez un homme, et patientez encore un jour! Barnave, le révolutionnaire accomplira seul la tâche impérieuse de sa révolution, Barnave le royaliste, a besoin de vous, mon prince, pour sauver la reine de France!... Elle est perdue... à moins d'un miracle... Or, ce miracle, à nous deux, nous l'accomplirons, je l'espère, et quand vous l'aurez accompli, je vous en laisserai tout l'honneur. Pensez donc à la reconnaissance, à l'orgueil du peuple allemand, quand vous lui ramènerez Marie-Antoinette, et si l'Allemagne vous recevra à bras ouverts.