Ou bien, si je succombe, si je meurs à la peine, j'aurai besoin de vous pour dire à la reine que jamais Barnave n'a été son ennemi personnel, malgré tous les outrages dont il l'a abreuvée; que Barnave a suivi sans colère et sans passion la voie que les progrès du temps et les besoins de la France lui avaient tracée, et que si Mirabeau ne se fût pas rencontré sur le passage de Barnave, pour l'éclipser et le réduire à la seconde place, j'aurais été moins emporté, moins fanatique! Ainsi vous me ferez pardonner, si je meurs! Ainsi, vous sauverez la reine, si le trône s'écroule! Ainsi, vous le voyez, votre part est assez belle, vous êtes destiné ou à sauver ma mémoire, ou à sauver la reine... Allons! vivez! oubliez!... et souvenez-vous!
Il me parla fort longtemps avec l'affection d'un père; il me fit honte enfin de moi-même et de mes lâchetés; il rendit quelque repos à mon âme, un peu de sérénité à mon cœur en me prouvant que j'étais utile.
—Utile, indispensable, et parce que vos services n'auront pas d'éclat, parce que vous aurez le courage d'accomplir les fonctions d'un subalterne qui trouve sa plus douce récompense en son cœur, parce que si vous mourez, vous, vous mourrez inconnu! Si bien, Monseigneur, que vous serez un des hommes de cœur de cette révolution!
—Oh! repris-je, accomplir ce qu'on appelle une illustre action, et me faire un nom dans votre histoire, ce n'est pas cela que j'ambitionne. Le premier jour où je vous ai rencontré, vous vous êtes emparé de toutes mes volontés, comme un maître. Le rôle le plus subalterne, vous le savez, ne m'a jamais fait peur. J'ai servi d'écuyer au comte de Mirabeau, et maintenant, puisqu'il vous faut un subalterne, je vous obéirai, j'y consens; mais quand j'aurai tout fait pour vous, quand j'aurai oublié, pour vous, mon nom, ma seigneurie et jusqu'aux vagues rêveries de mon amour malheureux... ne ferez-vous rien pour moi?
—Il y aura un moment, soyez en sûr, où Barnave, qu'il soit triomphant ou vaincu, ne saurait pas refuser l'homme généreux que Barnave a chargé de sa gloire et de son propre honneur! Que je joue encore un jour le rôle de Mirabeau, encore un jour que je sois le premier à cette tribune dont il fut le roi jusqu'à son voyage de Saint-Cloud! Que la France, attentive à ma parole, espère, et que le roi tremble! En même temps que les derniers abus soient effacés, que les priviléges soient anéantis jusqu'au dernier... et puis, je vous dirai:—Elle est là... la femme que vous cherchez! ma gloire m'a délié de mon serment.
Oui! que je sois Mirabeau! que je force, à mon tour, la reine elle-même à m'appeler dans la nuit, qu'elle vienne à moi en s'écriant: «Sauvez-moi, Barnave!» et que je meure empoisonné comme Mirabeau!...
Je poussai un cri terrible.—O Dieu! que parlez-vous de poison et de Mirabeau?
—Quoi! reprit-il, l'ignorez-vous? Mirabeau se meurt...
—Mirabeau! notre espoir, notre dernier espoir, l'aîné de sa race et le premier né de l'éloquence?
—Il n'y a qu'un Mirabeau dans ce monde... il se meurt... il est mort!