—Empoisonné, Barnave! Et par qui?

—Par la main terrible, implacable! Elle a frappé tous les grands pouvoirs quand leur tâche est finie. Un grain de sable dans l'urètre de Cromwell, ou un grain d'arsenic dans la coupe de Mirabeau! Il faut qu'elles tombent à un jour marqué, ces extraordinaires puissances qui changent le monde; et c'est un de leurs priviléges les plus sacrés, les plus incontestables: mourir à temps!


CHAPITRE II

Véritablement, ce dernier soutien d'une cause perdue, il se mourait... je l'ai vu mourir. D'abord il avait lutté contre le mal, le mal avait été plus fort que ce génie... Il était vaincu, pour la première fois. Cet homme (il touchait à l'immortalité de tant de côtés divers), cet homme, il allait si vite et si droit! la mort l'arrête en son ardente carrière, elle le terrasse; il tombe, écrasé par la logique meurtrière des partis; il tombe, héroïque victime de son propre ouvrage, à savoir: l'émancipation de l'humanité. Croyez-moi, il fallait un grand courage, un dévouement extrême aux libertés qui venaient de se faire jour en France, pour hasarder cet immense attentat... la mort de Mirabeau. Il fallait que l'émancipation des peuples se sentît bien forte en effet pour assassiner son père et pour se passer, au premier moment de gêne, de la force qui l'avait fait naître. Enfin pour se délivrer de l'obéissance par un crime... un crime funeste! et qui se paie avec des crimes au delà de toute prévoyance et de toute vraisemblance. À l'aspect de cette joie immense, il était facile à l'Assemblée nationale de prévoir son sort à venir!

On n'a pas assez parlé de cette mort. Elle a changé les destinées de l'Europe. La révolution, en perdant Mirabeau, son maître, a jeté plus de bave et de venin qu'elle n'eût pu en jeter s'il eût vécu pour la comprimer. S'il eût vécu, le héros des temps modernes, la France n'aurait connu ni Robespierre, ni Bonaparte. Bonaparte, en venant au monde, aurait trouvé un maître, et il n'eût point songé à le devenir. Dans mon opinion, Mirabeau représente, et complétement, le pouvoir populaire, aussi complétement que Richelieu l'autorité du prêtre et Louis XIV le pouvoir royal. Mirabeau mort, le peuple est mort, et maintenant que le sceptre a passé dans tant de mains, à présent qu'il a été violemment arraché de toutes ces mains, devenues trop faibles pour le soutenir, que deviendrait le vieux sceptre impossible à porter? Par quelle flatterie ou par quelle gloire, ajoutez par quelles grandes actions se maintiendra l'autorité dans la main qui le porte? Difficile question, qui ne peut être résolue que par le temps.

Je reviens à Mirabeau. Quand il sut qu'il fallait mourir, absolument, et qu'il était au delà de toute espérance, il se résigna à la mort. Il rejeta bien loin tous les secours de la médecine...; il comprenait qu'un homme de sa sorte était fait pour bien mourir.

Amis qui le pleurez, adorateurs de son génie, esprits reconnaissants de tant de biens qu'il a rêvés pour son peuple, accourez à son aide! Écoutez sa plainte suprême! Ouvrez la fenêtre qui donne sur les jardins, approchez son lit de l'arbre en fleurs, laissez pénétrer les rayons du soleil printanier et les premiers chants de l'oiseau; le soleil est clair comme au jour où mourut Jean-Jacques; l'air est embaumé; l'abeille bourdonne et l'oiseau chante; la nature est presque aussi belle qu'elle était belle au Bignon, quand le jeune homme, agriculteur sous son père, allait parcourant les campagnes, rêvant tout haut, jetant au vent la poésie et les soupirs de son âme. Hélas! hélas! c'est bien le même soleil, ce sont les mêmes fleurs, c'est le même chant des oiseaux: rien ne meurt, rien ne change, ô bruits, chansons, parfums! Rien n'est changé dans cette France, que la loi, et le roi et la royauté: rien n'est changé... il est là étendu, le roi de son temps, le Mirabeau qui parcourait les joyeux chemins, en criminel d'État, le Mirabeau du fort de Joux et du donjon de Vincennes: alors aussi, il voyait le soleil étincelant à travers les grilles; il lui tendait les mains de sa fenêtre; ô mains impuissantes à l'atteindre hier comme aujourd'hui: hier retenu par ses fers, aujourd'hui retenu par la mort!

Le voilà donc arrivé tout à fait, le maître jour, brisant les derniers verroux, ouvrant le dernier cachot! Approchez, bons serviteurs; venez, votre maître appelle: il s'agit de le dépouiller de ses habits de malade, et de le parer de son habit de cour! Allons! des fleurs! des broderies: le talon rouge au soulier, la poudre aux cheveux, l'épée au côté; Mirabeau, marchand de draps, redevient un gentilhomme! Il veut mourir debout, souriant, calme et fort, et que son dernier jour soit un jour de fête. Il renonce, et sans pleurer, à ce bel avenir qu'il s'était ouvert.

Hélas! il mourait au moment où il venait de comprendre toute sa force, et comme il était sûr que le monde, à son tour, saurait quelle perte il avait faite en perdant son tribun, Mirabeau donc pouvait mourir. Ouvrez les portes de sa chambre et laissez entrer ses amis, sa maîtresse et ses enfants, ses sœurs, tout ce qu'il aime... il n'a plus qu'un instant à les entendre... à les bénir.