Me voilà dans mon élément! je suis maître, et je profite, en artiste, des moindres accidents du bruit et de la couleur. Je vois tout un orchestre avec ses gradations harmoniques dans une batterie de cuisine; une jatte de punch est pour moi la chambre obscure où tout s'agite et se montre; un joyeux résumé de l'arc-en-ciel après une pluie de printemps. Quand le punch brûle, un œil fermé, l'autre ouvert, je contemple à ma façon l'agréable silhouette de mes compagnons qui boivent. Ce sont vraiment de plaisantes figures: tête mince, un gros nez, des lèvres charnelles! C'est grand plaisir de voir ces braves gens flotter sur la muraille avec toutes sortes de grimaces. Dansez sur les murailles, joyeux compagnons, ainsi le veut maître punch, l'esprit aérien, le dieu folâtre de ma mythologie de cabaret. Shakespeare, le divin Shakespeare, a, je crois, un dieu comme le mien. Maître punch, ou maître Puck, dans le Songe d'une Nuit d'été; le vieux Will, me vole si souvent mes dieux! Il m'a volé Falstaff.
Rends-moi, mon vieux Will! rends-moi ton monstre heureux, ou bien laisse-moi faire l'éducation de Falstaff; je veux apprendre à ce gaillard-là à manier les boyaux d'un violon, à souffler dans une flûte, le joufflu qu'il est. Quel dommage de le laisser inculte, ce bon chevalier Falstaff! Quel bon rêveur fantastique il eût fait! O grand Will, non-seulement tu m'as volé, mais encore tu m'as gâté Falstaff!
Vous comprenez bien, mortels, qu'ainsi rêvant, gambadant, folâtrant, ayant toujours un monde sous une main, et dans l'autre un microscope à voir ce monde infini, je puis fort bien passer mes nuits au cabaret sans être un ivrogne. Le cabaret et la nuit me plaisent. Le cabaret est mon chez moi: c'est le royaume dont je suis le roi, la tribune où je suis orateur, l'autel dont je suis le dieu. Le soleil est bon; la nuit, c'est mieux. Le crépuscule adoucit tous les contours, il jette à pleines mains le parfum et le silence, il fait chanter le rossignol pendant l'été, le grillon pendant l'hiver! La nuit est mon amie, et le cabaret est mon ami.
Je me disais tout ceci dans un de ces combats de ma conscience que je me livre assez souvent quand je viens à me souvenir des bons conseils de S. A. R. la princesse Amélie:—Vous buvez trop, Théodore, et vous ne dormez pas assez, Théodore! Promettez-moi de rester chez vous ce soir!—Au fait (me disais-je), il est bien sûr que la princesse ne saura pas que je lui désobéis ce soir.
J'en étais à mon dernier regard sur les silhouettes de la muraille; au milieu de tant de grotesques figures, j'en découvris une d'un aimable aspect: c'était une tête penchée, un air pensif, des cheveux en désordre, une figure aimable! Ah! que je fus ravi quand je vins à découvrir que cette figure, heureuse entre toutes, c'était la mienne. Oui dà! cette aimable personne, c'était moi!
Je l'aurais admirée plus longtemps, quand la dernière flamme du punch vint à s'éteindre. Alors tout s'effaça... et moi aussi, je disparus, sans avoir le temps de me dire adieu! et de m'embrasser.
En ce moment, le jour apparaissait tout bleu; divinité en bonnet de nuit, et qui n'a pas encore secoué sa chevelure d'or. Je fus pris d'un accès de sobriété, et sortis du cabaret. Il me sembla que tout tournait autour de moi. Chaque maison passait à son tour: le palais, la chaumière et le jardin du roi, avec ses treillages en fer doré, ses statues de marbre et ses cygnes majestueux flottant sur les bassins remplis; je voyais aussi le jardin du pauvre à son cinquième étage et le poisson rouge en ses évolutions autour d'un océan contenu dans un verre, entre un pot de renoncules et un plant de violettes; tout passait, tournait, se parait, se dorait ou flamboyait. Devant moi passa l'hôpital, qui me leva son chapeau en me disant un affectueux bonjour; passa la prison, que la liberté a peuplée plus que ne le fit l'esclavage; passa la cathédrale hautaine et tenant de ses mains débiles son dôme ébranlé par les philosophes; passa la maison de la courtisane, à la porte entr'ouverte, silencieuse comme un tombeau: je laissai passer toute la ville ainsi, trop heureux!
A la fin le soleil parut, déchirant son dernier lange; et du côté de l'orient, comme une apparition dans un tableau de Michel-Ange, apparut à mes yeux charmés la princesse Hélène, à peine éclose et brillante de la rosée du matin. Je rougis en l'apercevant; je venais de découvrir que j'étais encore à la porte de mon cabaret, justement sous l'enseigne du Grand-Frédéric!
Elle m'aperçut immobile, et sans gronder, même du petit doigt:
—Bonjour, dit-elle, mon fidèle Théodore, oh! sage Théodore, sobre Théodore; levé avec le jour, et qui viens saluer le soleil. Je vous sais gré, Théodore, d'avoir si bien tenu la parole que vous m'avez donnée, vous êtes un philosophe accompli: en revanche, je vous permets de m'accompagner.