D'un pas de héros et d'amoureux, j'accompagnai ma princesse! Je ne suis pas bien sûr que ce soit une femme. Si c'est un corps, je n'ai jamais pu le toucher, pas seulement sa robe de mes lèvres; sa bouche n'a pas d'haleine, à peine un parfum comme celui d'une fleur; je ne saurais dire la couleur de ses cheveux; il n'y a point de bleu dans le ciel comparable à son regard; ses vêtements se groupent autour d'elle en façon de nuage, ils l'embrassent, ils flottent, ils retombent, ils se livrent, pour lui plaire, à mille coquetteries incroyables; ils sont animés, elle ne l'est pas; c'est sa robe qui remue, c'est son voile qui sourit, son gant qui se dessine, son fichu qui bat, sa chaussure qui marche. On dit que les anges brûlent... je la suivis comme on suivrait une étoile à travers les espaces du ciel.

Elle arriva, devinez où? Chez mon ancien camarade, le musicien Kreyssler! Nous avons étudié l'harmonie en même temps, Kreyssler et moi; c'est encore un jeune homme, et moi, je suis si vieux. On a élevé bien des disputes pour savoir qui de nous deux, est un plus sincère artiste. A vrai dire, j'ai l'inspiration plus prompte et plus vive que Kreyssler; j'ai plus de folie et d'éclat, j'ai plus d'enivrement et de hasard, j'appartiens à la terre... et Kreyssler vient du ciel! Il est le chantre du monde idéal, c'est le musicien de la jeunesse et des femmes; il est au troisième ciel, à côté de saint Paul; il jette son âme aussi haut qu'elle peut aller, sans s'inquiéter de son âme; sa musique est une extase; pour lui le monde extérieur n'est rien, il n'est pas de ce monde; hélas! moi, j'en suis.

Kreyssler est beau, plus beau que moi; son visage est inspiré, son chant est lent et méthodique; ah! je ne suis qu'un bouffon à côté de Kreyssler; j'imagine cependant que Kreyssler est heureux: c'est un rêveur.

La princesse écouta longtemps ce doux maître avec transport et les larmes dans les yeux. Elle resta une heure à le contempler, à l'admirer, à l'entendre. A la fin elle se retira pénétrée, comme si elle fût sortie du sanctuaire: pour la première fois j'ai compris que j'étais jaloux. Il s'agissait de plus haut prix que de l'amour d'Hélène, il s'agissait de son estime.

La sérieuse Hélène, ayant quitté maître Kreyssler, reprit avec moi le ton jovial, elle m'estime si peu!

—Voilà pourtant, me dit-elle, comment tu aurais été si tu avais voulu, ô mon pauvre ami!

»Tu aurais été un rêveur sublime, un poëte élégant, un chantre inspiré par le ciel, par les fleurs, par l'amour; tu n'as pas voulu, Théodore. Théodore a barbouillé sa face, il a corrompu sa raison, il n'a plus été qu'un poëte de hasard, un mauvais bouffon de carrefour.»

A quoi je répondis (en répondant je pleurais):

—Ah! madame, que vous me faites de mal. N'accusons pas le créateur, madame! Il m'a fait... le bouffon que vous aimez! Je suis Diogène pour vous servir. Trop de génie a fait ma ruine. Ce trop de génie, il a fallu l'épuiser en improvisant. Ne me parlez pas des génies corrects, madame, ni des beautés correctes! Prenez-moi tel que je suis, un pauvre homme, un innocent, un conteur, un bateleur.

Comme la foule était déjà dans la rue, notre jeune princesse rentra dans son palais, ou plutôt elle s'évanouit dans le ciel. Elle est au ciel à présent, dominant notre observatoire. Et moi, je restai seul en proie à mon chagrin! Chose étrange! quand la nuit fut venue, je me retrouvai à mon cabaret favori, à côté du poêle, enfoncé dans le grand fauteuil de mon hôtesse... Ai-je donc rêvé tout cela?