HONESTUS.

Vers la fin du dernier siècle, au moment où toute la morale se refaisait en France, il y avait tant de choses à refaire, il advint que Paris remit en question le bien et le mal, la vertu et le vice. Il se demanda si le luxe était une nécessité? Bref, des questions à n'en pas finir. En même temps, dans les écoles, dans les salons, dans les champs, à la ville, à la cour, en province, accouraient des rhéteurs préparés à tout soutenir; c'était une rage de perfection qui a perdu le peuple français. On perfectionnait la charrue et la soupe économique; on perfectionnait la matière et l'âme; on enseignait aux petits garçons l'art de penser, et aux petites filles l'art de faire des enfants d'esprit. On bouleversait cette pauvre nature, on l'agitait de fond en comble, on la perçait jusqu'à la craie; on s'élevait dans l'air, on vivait dans l'eau, on ajoutait un sixième sens aux cinq sens que nous avions déjà. Il y avait des faiseurs de paix perpétuelle, des faiseurs d'anguilles vivantes avec de la farine, des faiseurs de canards mangeant et digérant, des faiseurs de bonheur universel. Dans ce temps-là on vendait au coin des rues des bouteilles d'encre inépuisables, et des projets de coffres-forts toujours pleins; c'était le règne le plus absolu des ergoteurs, des enthousiastes, des dupes, des imbéciles, des gens d'esprit, des fanatiques et des charlatans.

Ce fut au plus fort de ces étranges disputes, qu'un jeune homme d'un esprit faux, d'un cœur honnête, s'en vint en France du fond de la Suède, pour se faire initier aux profonds mystères du génie et de l'esprit français. Le monde entier s'occupait de la France et prenait au sérieux ses rêveries les plus folles. Le jeune étranger, à peine il eut touché ce sol mouvant de rêveries fantastiques, de projets insensés, dernières occupations d'un peuple qui se meurt, fut pris d'un vertige moral. Dans cet immense ramas de sophismes et de paradoxes, il comprit que s'il n'appelait pas l'analyse à son aide, il se perdrait sans secours dans cet océan de systèmes. Et de même que l'on choisit un cheval dans l'écurie d'une poste aux chevaux, il eut bientôt fait choix d'un système à tous crins, bien hennissant, la tête droite, les naseaux enflammés, un système hongre; il n'y en n'a pas d'autre, sans excepter les disciples de Saint-Simon; puis son système étant sellé et bridé, il l'enfourche, et voilà notre homme qui pique des deux et s'en va, bride abattue, à travers le champ nébuleux des vérités et des certitudes de son temps.

Il avait une étrange et charmante manie, il en voulait aux vices, comme l'abbé de Saint-Pierre en voulait à la guerre; son système à lui, c'était la vertu perpétuelle et sempiternelle, la vertu pure et sans mélange, austère, brutale et brusque; la vertu stoïque. Or, par vertu, il recherchait le vice, il se plaisait à le voir, à le sentir, à le toucher, à vivre, à boire, à dormir avec les vicieux. Il donnait, par vertu, dans tous les désordres. Au milieu d'une orgie, il déclamait contre les emportements de l'orgie, il faisait rougir ses jeunes compagnons de leur raison perdue au fond d'une coupe. A cette boutade éloquente, les convives effrayés ôtaient de leur tête la couronne des buveurs, et chacun se retirait chez soi, vaincu par l'éloquence du jeune comte suédois.

Un autre jour, le philosophe se trouvait attablé à une table de jeu; l'or éclatant sur le tapis vert ruisselait à travers le râteau; il s'abandonnait à l'enivrement, à la couleur, au léger cliquetis de l'or. Le hasard tournait aveuglément au milieu de tous ces joueurs, distribuant à son gré ses faveurs funestes ou ses leçons sévères. Tout à coup, au plus fort de l'enivrement, à l'instant même où la roue, en tournant, vous sauve ou vous tue, notre sage déclamait contre le jeu... Soudain le jeu s'arrêtait, les râteaux restaient suspendus, la roulette était immobile, et les joueurs attendaient que le déclamateur fût parti pour exposer de nouveau sur un chiffre leur fortune et mieux encore... Et notre homme allait dans la rue en se félicitant de sa victoire.

Un autre jour, il était attendu dans une petite maison du faubourg: la maison était sombre et noire au dehors; elle était éclairée et joyeuse au dedans. Au dedans, le mystère attentif, le luxe élégant, la table en beau linge et bien dressée, le vin clair et vieux, le boudoir, et dans ce boudoir une jeune femme attendait Gustave; car c'était un philosophe au frais sourire, à la voix douce, au noble cœur; c'était un philosophe riant et peu sévère en apparence. Il entra; aux pieds de cette jeune femme il se posa, la voyant lui sourire; il la regarda comme un jeune homme de dix-huit ans regarde une femme de vingt-deux; il lui prit la main, et cette main fut abandonnée; il lui parla tout bas, et plus bas il parlait, plus sa parole était comprise. Tout à coup, quand sa bouche allait toucher cette joue en fleur, quand son bras allait enlacer cette taille élégante, et la dernière bougie étant prête à s'éteindre, il se souvient, l'idiot! qu'il était philosophe! Un sermon! Il fit un sermon à Célimène, et, la voyant souriante, étonnée, interdite, il s'enfuit, se croyant un héros de vertu... Elle leva les épaules et, rassérénée, elle oublia de retenir par son manteau cet autre Joseph.

On conçoit que cette guerre absurde faite aux passions humaines, à tout propos, en tout lieu, dut fatiguer étrangement notre jeune homme. Il était haletant dans cette lutte impuissante où ses désirs n'étaient réfrénés que pour l'amusement des autres. Malgré ses efforts, le vice allait son train librement, s'inquiétant peu de ses clameurs.

Un soir que, fatigué de morale, il s'était établi à la porte de l'Opéra, par une grande affluence de monde qui attendait l'ouverture des bureaux, une aventure lui arriva, qui le corrigea de sa manie, et lui fit estimer les plaisirs d'ici-bas à leur juste valeur. Déjà, pour payer sa place à l'orchestre, il avait tiré de sa poche un louis d'or; ce louis d'or échappa de sa main par un mouvement de la foule, et vainement il l'eût cherché, quand un mendiant qui se tenait sur une borne, tendant son chapeau aux passants, ayant vu rouler cette pièce d'or, la ramassa et la rendit au sage, après l'avoir essuyée avec soin sur les manches de son habit. La figure de cet homme était douce, humble était son attitude; il y avait tant de résignation dans sa personne, que Gustave en fut touché. «Gardez ceci, brave homme, lui dit-il.—Mais, monsieur, c'est beaucoup trop pour un si petit service.» Il parlait encore, que déjà notre philosophe avait disparu, échappant à la fois à la reconnaissance du mendiant et à la nécessité de prendre un billet à la porte de l'Opéra. Ce jeune homme était loin d'être riche, et cet argent était le seul dont il pouvait disposer pour ses plaisirs de la soirée.

Il allait dans la ville, à grands pas, heureux de sa bonne action, regrettant peu l'Opéra et sa musique bruyante, jetant un regard de profonde pitié sur les demoiselles errantes, plus ennemi du vice, et plus près du vice que jamais.