—S'il vous épouse, reprit mademoiselle de l'Enclos sans paraître étonnée, hélas! vous voilà encore une fois à la merci d'un mari qui ne vaudra pas ce beau mariage, et plaise au ciel que Votre Majesté ne regrette un jour le bonhomme Scarron.
—Scarron! voilà un nom que le roi ne veut déjà plus entendre, on m'appelle à Versailles, madame de Maintenon.
—A la bonne heure, madame; mais il n'est pas moins vrai que vos années les plus heureuses se sont passées chez Paul Scarron. C'était un pauvre diable, il est vrai, mais jovial, amoureux, ne songeant qu'à plaire, et à faire des contes. Quoi donc! parce qu'on veut le dépouiller de son nom dans votre personne, ne vous souvient-il plus que c'est pourtant lui qui vous a mise au monde? Ah! pauvre couronnée, si vous faites cette insigne folie, plus d'une fois dans le Salon de la Reine, aurez-vous le vif regret de cette longue salle tapissée de livres où notre ami Scarron nous donnait de si mauvais, mais de si gais soupers, suppléant souvent au rôti qui manquait, par une de ces bonnes histoires que sa belle épouse racontait si bien.
—De grâce, assez de souvenirs, disait madame Scarron les mains jointes! laissons le passé, contemplons l'avenir. Le roi, Versailles, la royauté... y songez-vous?
—Eh! c'est justement parce que j'y songe que je vous trouve malheureuse. N'avez-vous donc pas vu Versailles, depuis que le roi n'y donne plus de fêtes? Versailles est le lieu du monde le plus triste. Ils vieillissent! Ils tournent à la dévotion. Dans cette ville si belle et si froide, dans ces palais superbes, où la solitude et le silence ont établi leurs tabernacles, l'ennui a choisi son séjour. A peine ces allées, si bien tenues, sont-elles traversées par quelques antiques courtisans, ou quelques femmes sur le retour. C'en est fait! le grand règne du roi est passé. Le peuple entier commence à se trouver pauvre; il déteste les dragonnades de Louvois; il s'inquiète; il a hué naguère un long prologue d'opéra, où le roi était métamorphosé en soleil. Quant au roi lui-même, je ne vois en lui que ce qu'il est réellement, un pauvre sire timoré et tremblant pour l'avenir; un corps vieilli, un cœur blasé par le souvenir perpétuel de sa majesté toute puissante. Hélas! de bonne foi, Versailles est un désert, le roi est un fantôme! On vieillit si vite et si cruellement sur ces hauteurs! Pensez-y, ô digne fille de ces vaillants d'Aubigné, coureurs d'aventures! Par grâce, par pitié pour vos aïeux, n'allez pas vous mêler, de gaieté de cœur, à toutes les vieillesses de notre siècle; il a passé avec une effrayante rapidité. Ce grand siècle, affaire d'un instant: un grand bruit tout d'un coup suivi d'un morne silence. Turenne est dans la retraite, le grand Condé soupe chez lui, ou se promène à Chantilly; Despréaux, jadis si méchant, fait une épître à son jardinier; le bon La Fontaine s'amuse à des cantiques et vient d'écrire une satire; Racine, depuis la chute de sa Phèdre et le succès de Pradon, s'est retiré dans sa tente: il n'y a plus qu'un nommé La Bruyère, que je ne connais pas, que personne ne connaît, dont le livre occupe encore la ville et la cour. Nous sommes des arbrisseaux grandis dans une serre chaude; restons à notre place, et n'allons pas, à nos derniers jours, nous mêler aux vieilles intrigues de ce satrape d'Asie à l'heure où nous avons sauvé du grand déluge notre esprit, notre beauté, l'amitié, l'amour, les plaisirs de la poésie et les bons mots. O reine de beauté! si vous voulez régner, c'est si facile! D'un seul mot, le vrai monde est à vos pieds.
Et madame Scarron semblant peu convaincue.—Écoutez-moi, s'écriait mademoiselle de l'Enclos en se levant sur son séant, écoutez un aveu que je ne ferais pas à vous-même, s'il ne s'agissait de vous sauver. J'étais la fille d'un pauvre musicien, et j'avais à peine quinze ans, une matinée d'hiver, mon père et moi nous vîmes entrer dans notre humble demeure le favori, l'émissaire, le confesseur du terrible cardinal de Richelieu. Le Père Joseph venait me chercher de la part de son Éminence, et mon père en tremblant m'ordonna de le suivre.... Je le suivis sans crainte... Au fait, le cardinal était si vieux, j'étais si jeune, que n'eût été ma répugnance de donner la main à cet affreux capucin, je me serais fait de cette visite une partie de plaisir. A la fin, nous arrivâmes au Palais-Cardinal. Je traversai une haie de gardes et de mousquetaires, et tout à coup, dans une vaste salle, et vis-à-vis une large table où il travaillait, j'aperçus Richelieu, et je me trouvai tête à tête avec ce maître! Épargnez-moi la douleur de raconter le sang-froid d'un homme, immolant à son plaisir d'un instant une innocente créature qu'il ne devait plus revoir. Pourtant cet homme était bien une façon de Louis XIV; mais, de cet instant, me voyant si misérablement flétrie, je jurai de ne pas appartenir à un époux, je jurai une haine immortelle aux misérables qui vont, cherchant au sein des plus honnêtes familles de quoi amuser leurs dernières années de débauche; et jamais, sans un serrement de cœur, je n'ai vu tant de malheureuses qui, séduites par je ne sais quel aspect de grandeur ou de fortune, ont été perdre leur vie en un misérable esclavage!... Elles pouvaient être heureuses et libres... en disant: non!
Tel fut le récit de mademoiselle de Lenclos. Il y avait dans son discours une émotion vraie et douloureuse à ce point que madame Scarron, touchée de tant d'amitié, se prit à pleurer.
Bientôt, fatiguées de tant de secousses, elles s'endormirent; et le matin elles se séparèrent ayant dormi et pleuré ensemble, pour la dernière fois. Vous savez ce que devint l'illustre veuve, et comment, pendant quinze ans, elle fut, après le père Lachaise, la personne que le roi aima le mieux; vous savez ce que fit Ninon de l'Enclos, le jour de son soixante-dixième anniversaire, avec le jeune et frais abbé de Châteauneuf....
C'est à vous à nous dire quelle fut la plus heureuse et la plus sage de ces deux femmes... Celle-ci, abandonnée à toutes les passions de la vie; celle-là, résignée et patiente aux sommets fabuleux des plus fabuleuses grandeurs!