LA VILLE DE SAINT-ÉTIENNE

—1828—

Si l'on vous disait sérieusement: il existe à cent lieues de la Chaussée-d'Antin une ville de forgerons et de charbonniers presqu'aussi riche que la ville de Paris, entourée (et voilà fête) de bruit, de fumée et d'une poussière éternelle, une ville étrange, hors du monde et de tous les mondes connus, qui n'entend parler que de loin en loin, de nos plaisirs de chaque jour, de Rossini et de mademoiselle Mars. La cité des renoncements, qui ne ferait aucune différence entre M. Albert et mademoiselle Taglioni! Elle en est restée à M. Delille pour la poésie, à Lachaussée pour le drame, à M. de la Harpe pour la critique. Elle a foi dans les poëmes de Baour-Lormian, dans les bergères de Ducray-Duminil; elle se passe, et volontiers, de bibliothèque et de spectacle; à peine on y trouverait, par hasard, un bon tableau; ville immense, dont huit gendarmes font toute la force armée, et qui n'a pour se distraire ni les assises, ni la cour d'un préfet, ni académie à églantine d'argent, ni société d'harmonie, en un mot, rien de ce qui fait le charme et le délassement d'une honnête et paisible aggrégation d'honnêtes bourgeois; mais en revanche elle a du fer, du charbon, de la soie et des fusils, des bêches, des faux, des couteaux; la lave ardente qui tombe à grands flots dans la fournaise, et de l'or comme en un conte des Mille et une Nuits.

Si quelque voyageur encore ému de ce drame étrange, et le visage couvert de cette suie huileuse, qui remplace ici les parfums de l'été et les fleurs du tilleul aux derniers jours de l'automne, venait vous dire: «En fait de bien-être, d'activité d'industrie, d'économie sévère et de passions comprimées, vous n'avez rien lu de pareil dans les lois de Lycurgue;» s'il ajoute en s'inclinant, «que dans ces lieux, à demi sauvages, le couvre-feu se sonne à huit heures du soir, au moment où le frais commence, et que le travail arrive à quatre heures du matin, au moment où le sommeil est charmant;» alors, sans doute, ô mortel aimé des dieux...

Vous regarderiez si votre habit est encore assez neuf, et, prenant congé de vos livres, de vos plaisirs, de vos fêtes de chaque soir, vous monteriez en diligence, à moins que vous ne préfériez l'isolement de la chaise de poste et le pavé brûlé... et brûlant.

Pour bien faire, il faut arriver à Saint-Étienne un beau soir, aux rayons couchants du soleil, quand l'astre éblouissant jette un dernier éclat sur le dôme d'épaisse fumée, éternel couvre-chef de l'antre où le Cyclope accomplit sa tâche à grand bruit. Saint-Étienne est englouti dans une vallée profonde et triste; autant que Rome elle est la ville aux sept collines. Au fond de ses montagnes sans verdure et sans ombrage, et s'étendant, çà et là au hasard, elle s'inquiète assez peu d'obéir aux lois de la symétrie, aux exigences du paysage, à la chanson du psalmiste: «Je suis noire et je suis belle!» Nigra sum sed formosa! La ville est un chaos. L'entrée est une caverne; il faut entrer par la rue de Lyon, comme on tomberait dans un précipice. Allons, courage, et parcourez cette rue étroite et bruyante, encombrée d'un peuple en guenilles, au visage noir, aux dents blanches: entrez par cette horrible rue, à sept heures du soir, et vous aurez perdu en dix minutes tout ce que le souvenir de nos villes de France peut avoir d'élégance. Un voyageur qui a traversé Nevers, la ville où mourut Vertvert, qui a contemplé ces rues proprettes, ces jolies maisons en terre vernie, et s'est arrêté sous ces fenêtres complaisantes, où se montre en négligé du matin quelque dame curieuse: oh! dit-il, le désagréable contraste: entrer à Saint- Étienne, le soir, par la rue de Lyon.

A cette heure, en effet, cinq cents forges bruyantes sont en mouvement, non pas une forge parisienne avec son petit feu, son soufflet de salon et son enclume portative, mais un immense fourneau, un brasier brûlant comme pour les armes d'Achille; un soufflet qui fatigue un homme, une enclume à tuer Polyphème, et, pour chaque enclume, trois grands forgerons, autant de femmes échevelées, travaillant le fer comme une simple dentelle. Ajoutez un tas de petits forgerons, abrités par le toit de chaume qui s'avance dans la rue, l'éclat de la flamme, l'âcre odeur du soufre en fusion, le bruit du fer, l'étincelle qui vole et la scie au cri dur, les chars qui se heurtent, l'aboiement des chiens, les chansons des hommes, les jurements des femmes; une avalanche à tout briser de bruits, de cris, de hurlements, de clameurs! Vous marchez une heure au milieu de ce fracas terrible. Simples villes de l'Orient, où donc êtes-vous! fraîches fontaines, palmiers, natte hospitalière de la nuit, et vos contes sans fin, quand le voyageur enchanté s'endort, écoutant le deuxième kalender?

Vous arriverez enfin dans une place isolée et noire, coupée en deux par un corps de garde, où la sentinelle est endormie. Ici viennent mourir les lueurs de la flamme et le bruit de l'enclume. A Saint-Étienne il n'y a pas de profession de hasard comme à Paris; pas de ces vagabonds officieux, toujours prêts à vous servir; à huit heures du soir, vous auriez peine à trouver quelqu'un sur la place pour vous indiquer l'auberge assez semblable aux hôtelleries de la cité, du temps de la Ligue.

On entre en traversant la cuisine, on passe devant le tourne-broche chargé de viandes; on traverse une petite cour pleine de fumier, on monte un escalier de bois; on se jette sur un lit à fleurs gothiques, et l'on dort, si l'on peut... A minuit va commencer le commerce de la ville. A cette heure fatale, consacrée encore en telle ville de l'Allemagne aux apparitions et aux fantômes, vous entendez tout à coup, un grand bruit de chariots roulant avec un bruit de tonnerre. On se croirait aux environs de l'Opéra, quand le père Nourrit donnait la réplique à madame Branchu.

Voilà l'heure où la ville de houille envoie à tout l'univers le produit de son travail: les ballots sont préparés, les fourgons sont chargés, la nuit est épaisse, holà! tout s'ébranle. On adresse à Paris les brillantes soieries; les petits couteaux et les socs de charrue à l'Amérique; l'Angleterre réclame l'acier travaillé, qu'elle nous renvoie avec son poinçon; l'Allemagne achète des fleurets, qu'elle nous revendra, plus tard sous ce titre: sollingen. Une ville surprise par l'assaut est moins active et moins agitée avec plus de bruits et de soubresauts; seulement personne dans les rues, que des charretiers; aux fenêtres, personne! Tout est mystère en ces envois: c'est à qui cachera le mieux le nombre de ses commissions, l'adresse de ses commettants, l'importance de ses marchandises; on s'épie, on se surveille, la rivalité retient son souffle, en grande terreur de se trahir.