Son hôte, vieillard empressé, avait changé de costume, il s'était revêtu d'une belle robe aux longs plis; il avait remplacé son feutre usé par un bonnet de soie; il avait préparé la table en silence; sur cette table il plaça des fleurs, à côté des fleurs, une assiette en argent brun avec son couvercle; un verre à facettes complétait le service; il fit signe au jeune homme de s'approcher de la table.

—Oh! oh! dit celui-ci, mon maître, il me semble que voilà bien de la vertu: je n'aime pas le vice, il est vrai, mais, pardieu! j'aime encore moins, pour mon repas, les tulipes et les roses. N'aurez-vous donc pas autre chose à me donner ce soir?

Le vieillard, sans répondre, sortit de l'appartement; il rentra, tenant dans ses deux mains et sous ses deux bras quatre longues et vieilles bouteilles cachetées avec soin dans leur vieille robe d'araignée séculaire, comme il convient à un vin généreux conservé depuis longtemps.—Bon cela! dit Gustave, et soyez le bienvenu, ma tête grise; avec cela nous arroserons vos tulipes, et trinquons! Mais que voulez-vous que nous fassions de ces quatre petites bouteilles?—Mon hôte, dit le mendiant d'une voix douce, si ces bouteilles ne suffisent pas, j'en ai d'autres; ceci est un vin généreux, et dont la barbe est aussi blanche que la vôtre est noire. Donc, faites-lui fête, et pardonnez-moi ce repas modeste, j'ai été pris à l'improviste, et je n'ai que cela. Disant ces mots, il montrait le bouquet de fleurs et le plat mystérieux.

Gustave tendit son verre... il but; le vieillard, bon compagnon, lui versait le vin à longs flots.—Voilà qui va bien, disait Gustave; il tendait encore une fois son verre... A la troisième bouteille:—N'as-tu donc à me donner que des fleurs? dit-il; voilà un vin qui pousse à l'appétit.—Découvrez ce plat, dit le vieillard; et si le cœur vous en dit, mangez-en: seulement je vous avertis que pour entamer cette denrée il faut avoir un poignet fort, et que ce ne sera pas trop du damas que voilà.

Gustave, poussé par le vin et par cet appétit que donne le vin quand on n'y est pas habitué, souleva le couvercle de l'assiette et découvrit un fromage.

—Ah! diable, dit-il, du laitage et des fleurs! Nous tombons dans la pastorale... Allons! allons! ma bonne lame...

En même temps il frappait le fromage avec son sabre... Or, il frappait sur un diamant brut, recouvert d'une couche terreuse, qui n'attendait plus que l'art de l'ouvrier pour jeter un vif éclat. Avec son poignard Gustave débarrassait la pierre précieuse de l'alliage qui l'entourait. A chaque instant un nouvel éclat, de nouveaux feux; le diamant, frappé par l'acier, finit par briller et resplendir. Gustave, hors de lui, frappait et buvait tour à tour.

Alors il se passa dans l'âme du jeune homme une lutte horrible. Étrange effet de la passion! Celui qui tout à l'heure était si calme, à peine a-t-il vu briller cette pierre miraculeuse, que son œil flamboie et tout son être se contracte sous le poids du désir. Pour peu que la passion soit vraie, elle fait taire l'intelligence, elle dompte et soumet la volonté! Le diamant étincelait de mille feux; c'était une flamme, on la voyait grandir: c'était le premier éclat qu'il jetait de sa vie. Et devant ce trésor ce jeune homme se disait: Il me faut ce trésor! Malheur à ce vieillard qui m'a donné avec cette arme infaillible le regret de cette fortune. Il était haletant, éperdu, muet, dans cette horrible contemplation.

Il voulut encore faire acte d'intelligence, et l'intelligence lui manqua. Il voulut tout au moins détruire son idole et se délivrer de cette obsession terrible: il frappait le diamant avec le fer; mais, cette fois, la pierre repoussa le fer. Le diamant était arrivé à son état le plus pur. Rien ne pouvait rien contre lui. Se voyant repoussé, et voyant son fer émoussé, le jeune homme eut peur de ce qu'il allait faire!

Il se leva: Vieillard, dit-il, donne-moi ton diamant!