—Holà! dit Gustave, encore un effet de la vertu!
—Hélas! dit le bonhomme, il fallait, j'en ai peur, quelques femmes sans vertu, pour servir de repoussoir aux honnêtes femmes. La misère et le malheur de ces coquines étaient pour les autres femmes un encouragement à bien faire. Imprudent! j'ai bien peur que toutes les femmes étant forcément honnêtes, les hommes ne fassent pas grand cas de la grâce et de l'humeur. Mais ces profonds raisonnements dépassaient Gustave, il ne les comprenait pas.
A une fenêtre ils s'arrêtèrent. Un spectacle étrange vint frapper leurs regards. Une femme, belle et jeune, se tenait agenouillée au berceau de son enfant. Le lit était défait et brisé. Dans un coin de l'appartement se tenait un jeune homme pâle et beau. Cet homme et cette femme, dans la nuit, près d'un enfant, près de ce lit brisé, avaient été surpris sans transition par cette vertu subite qui venait tout à coup tomber dans le monde. Fléau subit qui ôtait sa grâce aux larmes, ses douceurs aux remords; vertu qui desséchait l'âme et la surprenait plus qu'elle ne la saisissait.
—Que font là cet homme et cette femme? demanda Gustave au vieillard.
Le vieillard répondit:
—Cet homme et cette femme étaient tout à l'heure deux amants; ils s'aimaient avec la passion la plus tendre. Le jeune homme a séduit à grand'peine la femme de son ami; ils ont été surpris cette nuit par la vertu que nous avons jetée dans le monde. Aussitôt leur repentir a devancé leur crime; à présent la mère implore le pardon de son enfant pour les torts dont elle s'est rendue coupable envers son père. Le séducteur s'éloigne, en maugréant, de la belle pécheresse; tout est dérangé dans ces deux existences qui étaient bien arrangées pour être heureuses une heure, et s'en repentir vingt ans. Les voilà bien avancés sous cette avalanche de vertu: la femme est idiote, le mari est très-ennuyé de la reprendre et l'amant épousera dans huit jours une faiseuse de romans. C'était bien la peine de les déranger par ta vertu!
Ils continuèrent à marcher dans la ville. Ils arrivèrent à une grande place chargée de grands arbres; des hommes se précipitaient par milliers hors de toutes les maisons; c'était un débordement à faire peur. Des figures hâves, des corps grossiers, des mains rudes, on eût dit autant de loups chassés de leurs repaires qui arrivent dans la ville en hiver. Pour s'opposer à cette foule hurlante, les soldats de la ville accouraient, fantassins et cavaliers, canons et tambours, enseignes déployées, mèches allumées. On chargeait les fusils, les canons, pour tenir cette foule en respect.
—D'où vient tout ce peuple hideux, s'écria Gustave, et que vient-il faire au grand jour?
—Vous voyez, dit le vieillard, la nation des joueurs, des filous, des hommes de débauche, des espions, des biographes, que la vertu vient de chasser de leurs occupations et de leurs ténèbres. Notre vertu est tombée sur la tête de ces gens-là, comme un seau glacé sur la tête d'un fou. Regardez-les, Gustave, et dites-moi si ces bandits étaient faits pour la vertu? Des âmes de boue et des corps penchés vers la terre comme ceux de la brute. Des appétits gloutons, des ventres insatiables. La vertu que vous leur avez jetée, comme on donne un soufflet à un menteur, leur fait honte au jour, bien plus que ne ferait une tache à leur habit. Croyez-moi, c'est un grand malheur d'avoir tiré de leurs cloaques les insectes qui se cachaient dans ce limon. Croyez-moi, Gustave, il faut laisser le cloporte à sa fange et le voleur dans sa caverne. Il faut laisser l'araignée dans sa toile et la fille de joie à son bouge. N'agitons jamais la fange des villes. Voyez ce que va devenir tout ce peuple de filous honnêtes gens. La ville en a peur, les voyant tous réunis; elle n'a pas assez de philosophes pour les maintenir dans la vertu.
Cependant le jour se levait, et pourtant le silence de la nuit, effrayant dans le jour, se prolongeait encore. Pas de voitures dans la rue; on n'entendait ni les cris du paysan matinal, ni le marteau du forgeron; les marchés étaient déserts.—Pourquoi tout ce silence? dit le jeune homme au vieillard.