—A présent qu'ils sont tous vertueux, qu'ils n'ont point de faux désirs, les hommes dorment en paix et se reposent, ils n'ont plus besoin de s'agiter.
A la porte des boulangeries et de tous les marchands de comestibles, les plus riches s'agitaient, et tendant leurs mains chargées d'or, demandaient un morceau de pain. Mais tout le pain de la journée avait été distribué gratuitement aux pauvres gens par la vertu des boulangers. Ainsi les riches mouraient de faim, parce que les bouchers et les rôtisseurs étaient entrés subitement dans la vertu.
A certain carrefour, sur les bords de la rivière, des malheureux rendaient leur âme. Or, c'étaient des espions, des recors, des diffamateurs de profession, des faussaires, des grecs, des chenapans et autres gens de métiers équivoques, qui, par vertu, ne voulaient pas continuer leur métier.
Au palais du roi plus de gardes; le monarque ne craignait plus personne, et personne ne le craignait. Les courtisans se fuyaient comme on fuit la peste; chacun dans le palais se dénonçait soi-même. «J'ai volé le peuple, disait l'un; j'ai fait couler le sang, disait l'autre; j'ai dépouillé l'orphelin, disait un troisième; j'ai rempli les cachots et les bastilles, disait le ministre.» Tous les hommes de cette cour s'accusaient de s'être vendus, et les femmes aussi: c'était horrible à voir, horrible à entendre. Le roi effrayé voulait abdiquer sa couronne; mais par vertu personne ne la voulant accepter, il était forcé de rester roi.
Enfin, ce peuple démasqué, cette foule sans physionomie, ces vertus vagabondes, aussi communes que le pavé des chemins, tout cela végétait, monotone, hideux, malsain, ennuyé, ne songeant plus à la terre, attendant la mort et le ciel. Le jeune homme, à l'aspect de ce troupeau de moutons qui tous obéissaient à la même impulsion, fut saisi d'une horreur profonde.
—Oh! mon Dieu, dit-il, quel mal j'ai fait au monde en lui ôtant le vice et le crime!
—En lui ôtant le vice et le crime, reprit le vieillard, vous avez tué le monde, vous l'avez privé de sa principale condition d'existence, vous lui avez enlevé la morale universelle, enfin vous avez privé la vertu de sa propre estime en la rendant plus commune que le sable des rivières. Changez tous les cailloux en or, et l'or n'aura plus de prix. Retiens ceci, mon fils! il fallait cette triste expérience pour t'apprendre qu'il n'y a rien de plus dangereux parmi les hommes qu'une vertu universelle... Il en est de la vertu comme de la vérité. Il faut jeter les vérités une à une dans le monde; ouvrir la main pour les répandre brusquement, c'est un crime. La vérité trop grande brûle et ne brille pas.
Le jeune homme, sans réponse, alla s'agenouiller à la porte d'un temple désert; car depuis que les hommes étaient vertueux, ils avaient oublié la prière.
—Oh! mon Dieu, dit Gustave, en joignant les deux mains; mon Dieu, retirez toute cette vertu de la terre; rendez aux hommes le vice qui les unit les uns aux autres; rendez-leur le crime qui les rend vigilants, et leur fait aimer les lois. Mon Dieu, faites que les hommes soient encore et toujours voleurs, méchants, assassins, espions, blasphémateurs, impies; que les femmes soient toujours coquettes et fausses, et vénales!...
La prière monta aux pieds de l'Éternel.