Tout reprit son ordre accoutumé dans le monde. Le vice rendit à la société humaine le mouvement et le charme que la vertu lui avait enlevés. Quant au vieillard, il jeta sur le jeune homme un regard satisfait.
—C'est bien, mon fils, lui dit-il, te voilà revenu à temps d'un paradoxe fatal; te voilà convaincu par toi-même, que tout est bien dans le monde, et que d'en enlever le moindre des péchés capitaux, le plus léger de tous, la gourmandise, serait en déranger la savante harmonie.—Adieu, mon fils! à présent que vous êtes indulgent pour les moins sages, rien ne manque à votre sagesse. Il faut cependant que vous emportiez un souvenir de votre ami le mendiant. Vous avez refusé mon diamant, prenez ces trois fleurs, ce lis, cette violette et cette tulipe diaprée: le lis est l'innocence, la violette avertit d'être humble et modeste, la tulipe représente la santé. Tant que la tulipe fleurira, les deux autres fleurs seront florissantes: la santé est un vase qui renferme toutes les autres vertus.
Ainsi parla le vieillard; il embrassa Gustave, et ils se séparèrent pour ne plus se revoir.
Depuis ce temps, le jeune sage est devenu un si grand philosophe, qu'il est mort membre correspondant des académies de Dijon, de Lyon et de Nancy.
LA MORT DE DOYEN
—1832—
La semaine passée, en un coin obscur de sa maison, sous un théâtre, entre un palais grec et la forêt romaine, est mort, ou plutôt s'est éteint paisiblement, le dernier, le seul protecteur de la tragédie et de la comédie de ce plaisant pays de France. C'était la première fois qu'il mourait sans poignard, sans poison, sans applaudissements autour de lui, le brave homme; eh! je ne dirai pas sans larmes, il avait une famille et des amis; mais comparez ces larmes pénibles, arrêtées par la douleur, aux pleurs abondants qui suivaient toujours la mort d'Orosmane ou la mort de César? Aussi bien, dans cette grande perte, avons-nous la consolation de penser que cette mort fut heureuse. Au silence qui l'entourait à son lit funèbre, M. Doyen a rendu son âme à la façon de l'empereur Auguste: Applaudissez, la farce est jouée! fut le dernier mot de Doyen et d'Auguste, empereur.
Vous aurez beau chercher dans les biographies, dans les autobiographies de l'art dramatique; vous aurez beau chanter les louanges des grands seigneurs et des nobles âmes qui protègent ce bel art, aujourd'hui anéanti, vous ne trouverez personne, entendez-vous, personne, qui ait montré autant de zèle (voilà pour l'acteur); autant de désintéressement et de bonne volonté (voilà pour le Mécène), qu'en montra M. Doyen dans le cours de sa longue et double carrière. C'était dans cet homme unique une mémoire inflexible, une critique sévère et bienveillante, un respect inaltérable pour les traditions des maîtres, un dévouement superbe aux grands poëtes d'autrefois. M. Doyen avait plus que de la passion pour le théâtre; le théâtre était sa vie et sa gloire. Dédaigneux de fouler cette misérable terre en proie à des révolutions si mesquines, M. Doyen aimait à parcourir la scène tragique à longs pas; il aimait ce retentissement dramatique, agréable aux oreilles bien faites; il se plaisait dans le monde terrible des aventures sanglantes, des amours empoisonnées, des vengeances cadencées avec art. De ce monde à part, il était à la fois le dieu, le roi et le concierge; il était le grand-prêtre de ces croyances abolies, il s'enivrait de l'encens qu'il brûlait sur les autels abandonnés de la tragédie antique; il se tenait à la porte du sanctuaire pour choisir les élus de cette religion profanée. Toute sa vie est ainsi faite, entourée à plaisir de poignards et de poisons, occupée à profusion de festins funèbres où le père mange son fils, de tombeaux où les ombres parlent; remplie à vous donner le vertige, d'incestes, de méprises, d'assassinats. La tête de Doyen appartenait aux rois sans couronne, il était le mari des épouses sans maris, des mères sans enfants, il était l'amoureux des amantes échevelées, à peine couvertes d'un voile noir: telle fut la tâche auguste de M. Doyen; il mena pendant soixante ans sa vagabonde existence au milieu de toutes ces ruines. Ilion perdue, Athènes en cendres, Rome en ruines, la Gaule égorgée, voilà ses villes de prédilection, voilà sa géographie; il a vécu dans ces désastres; il en est mort. Quand il vivait, il ne connaissait ni les frais ombrages de Meudon, ni le riant Fontainebleau, ni les eaux jaillissantes de Saint-Cloud. Que lui font ces ombrages d'un jour? Parlez-lui de la statue de Pompée et des champs de Philippes; parlez-lui des Pyramides en fait de prodiges: en fait de ruines, il ne connaît que Thèbes et Memphis; il eût donné toutes les dynasties royales de l'Europe pour la race d'Agamemnon, cette race sans fin d'Agamemnon qu'il a vue finir!