L'illusion a bercé ce digne homme, et la plus puissante illusion. Il vivait, il agissait, il se démenait dans une histoire infinie en sensations de tout genre. Entouré de crimes, de révolutions et de meurtres, comme il l'a été toute sa vie, il faut l'honorer et l'estimer comme le plus heureux des mortels.

Cet homme était né avec tous les instincts d'un grand artiste. Il avait pourtant commencé par être peintre et décorateur de son métier. C'était encore la mode en France, quand il commença, de dorer l'intérieur des maisons, de fixer sur les portes des cariatides bizarres, d'attacher au plancher la foule bouffie des Amours: on s'entourait de guirlandes et de fleurs. C'était un bon métier, celui de Doyen. Doyen, du chapeau fleuri, il en fit un art, juste au moment où le peintre David nous rappelait à l'antique simplicité. En cette crise, Doyen était perdu si le peintre des petits salons dorés ne se fût pas senti la vocation des bâtisseurs de temples pour les rois et de palais pour les dieux. Mais, quoi! c'était alors un mauvais temps pour les dieux comme pour les rois. L'église et le palais étaient également abandonnés. Doyen, décorateur sans ouvrage, à défaut de l'église et du palais, s'empare du théâtre, qui seul reste encore debout par le privilége des passions, quand toute vertu est éteinte. Passez donc sous son pinceau rapide, palais orientaux, temples profanes, forêts sacrées; arrivez sur la toile de Doyen, rivages décrits par Homère; enfants, dressez la tente d'Achille, préparez l'autel d'Iphigénie, faites descendre le nuage de Jupiter, enflammez la demeure de Pluton: le ciel, la terre et les enfers appartiennent à Doyen. Qu'importent les révolutions qui passent? qu'importe ce bruit d'empire qui vient et qui s'en va?

C'est ainsi que, poussé par son démon familier, et ne pouvant réaliser son idéal, il élevait des châteaux aussi beaux que des châteaux en Espagne, il parait ses nouveaux domaines avec tout ce qu'il put réunir de vermillon et d'azur; son univers, il le fit, autant qu'il le put, hardi, noble et fantasque; il colora les cieux, il colora les mers, il colora les montagnes. Or son septième jour étant venu, il s'assit un beau matin sur son pic le plus élevé, et regardant à ses pieds tant de rivages silencieux, tant de palais déserts, il fut triste comme un dieu quand l'homme au monde créé manquait encore. Au théâtre qu'il avait élevé, Doyen comprenait qu'il manquait un drame, un acteur... et le fiat lux.

Mais la tristesse de Doyen ne dura pas plus d'un jour.

La révolution et le malheur des temps l'avaient jeté dans l'idéal. Il s'était vu forcé de décorer un théâtre, faute d'avoir une maison vulgaire à restaurer; son théâtre est fait, ne croyez pas qu'il reste vide et sonore comme un cénotaphe à des mânes égarés. Espérez! le théâtre de Doyen s'animera bientôt, ces échos muets vibreront, cette nature versera des larmes. Ici l'homme est double: un homme, un artiste. Eh bien, le théâtre étant bâti, l'artiste a fait un pas; le théâtre est bâti la veille, Doyen est comédien le lendemain: il n'y a guère plus de cinquante ans que cela est arrivé.

Alors commença pour cet homme extraordinaire ce dévouement de tous les jours et de toutes les heures à l'art dramatique pour lequel il ne semblait pas né. L'apprentissage de notre acteur se fit vite. Il arrivait, il faut le dire, à une belle époque: Lekain vivait, Larive était applaudi, le Théâtre-Français était une puissance, on comptait encore pour beaucoup la tragédie en cinq actes; une chute en ces temps de la fiction dramatique faisait plus pour la fortune et la réputation d'un poëte, que ne ferait un succès aujourd'hui. Doyen ne se découragea pas; seul encore, ignoré, propriétaire inoffensif de son petit théâtre, il élevait autel contre autel; il commença, de sang-froid, cette lutte pénible et ces longues rivalités qu'il a soutenues toute sa vie contre le Théâtre-Français, et dont il est sorti vainqueur, après quarante ans de combats.

Comédien, portier, machiniste, souffleur, régisseur, contrôleur, décorateur, poëte ou peintre de son théâtre, c'était surtout par l'intelligence que brillait Doyen. Quand il dressait à ses risques et périls ses tréteaux splendides, malgré le succès apparent du Théâtre-Français, il comprit qu'il y avait décadence dans l'art dramatique, et que ce fruit, si vermeil en dehors, était piqué au dedans. Alors, en effet, La Chaussée introduisait au théâtre le drame bourgeois, Marivaux chargeait de paillettes les habits et le discours des marquis de Molière, le récit tragique dépérissait; les machines remplaçaient la tirade. O misère! ils avaient dressé un bûcher sur la scène dans la Veuve du Malabar! Bien plus, la déclamation notée était sourdement attaquée par quelques esprits novateurs qui, malgré l'opinion de Voltaire et ses arrêts datés de Ferney, continuaient à soutenir que le vers tragique n'était pas fait pour être déclamé.

Voilà ce qui perdit Talma.

Talma! Il ne fallait point parler de Talma devant Doyen. A tous les acteurs qu'il avait faits, et il les avait faits presque tous, Doyen préférait Talma. C'était Doyen qui avait fait Talma. Il lui avait ouvert son théâtre, il lui avait prêté ses habits de consul romain, il lui avait enseigné la puissance du vers déclamé. Talma était son élève chéri, la gloire de sa vie et l'orgueil de son théâtre. Eh bien, Talma l'avait trahi. Un jour, Talma avait oublié, ingrat génie! le théâtre de la rue Transnonain et son bon maître Doyen; Talma avait cessé de déclamer le vers pour le parler, Talma avait oublié le grand geste, il avait abaissé la passion tragique d'une coudée; Talma parlait, marchait, s'asseyait, entrait et sortait comme un simple mortel; Talma n'avait gardé aucune des traditions de son maître! Grands dieux! quel dommage et quels regrets cuisants pour M. Doyen!

Le jeu parlé et bourgeois de Talma fut le seul grand échec et le plus grand chagrin de M. Doyen. Cependant il ne se laissa pas abattre; au contraire, il s'attacha plus que jamais à l'honorable mission dont il s'était chargé; il veilla de très-près sur le feu sacré dont il était la dernière vestale. Comme il se sentait l'instinct des grands maîtres, il chercha partout des élèves; non content d'ouvrir son théâtre au premier venu, il les forçait d'entrer, comme le bourgeois de la parabole, sans même regarder s'ils avaient leur robe nuptiale; pourvu qu'ils voulussent porter la toge romaine, il était content. Vous ne sauriez croire quelle était sa joie quand, après bien des recherches, il avait rencontré quelque honnête boucher, quelque grêle perruquier, quelque robuste cordonnier, quelque chantre d'église à la voix de stentor, qui consentissent à escalader son théâtre.—Bonjour, Achille; bonjour, sage Nestor; salut, Agamemnon, le roi des rois! Surtout avec quelle sollicitude ne cherchait-il pas Iphigénie sous le bonnet rond de la lingère, Roxelane sous le madras de la femme de chambre; et vous, Rodogune, majesté aux sanglantes fureurs, que de fois vous a-t-il arrachée à la lecture de vos romans, remplaçant dans votre main le cordon de la porte cochère par la coupe empoisonnée! En même temps, que de talents tragiques il a découverts! Que de belles âmes seraient restées ignorées sans ce voyant! Que de passion il a jetée au dehors qui se serait misérablement perdue dans le comptoir d'un café, dans un atelier de lingerie, une antichambre de ministère ou dans une échoppe de boucher!