Mais aussi quelles peines il s'est données! Quels poumons! «Bénis soient tes poumons, bon chevalier!» A peine avait-il trouvé son Achille ou son Iphigénie, il les mettait en présence, il leur apprenait la triste histoire de leurs amours, il leur enseignait la puissance de la consonne sur la voyelle, il les faisait passer par tous les extrêmes, de la règle la plus minutieuse de la grammaire au mouvement le plus subit et le plus spontané du cœur humain.—Allons, marche, ô marche, et qui que tu sois; élève de Doyen, tu es à lui, tu es sa proie, et sa gloire; il te jètera tout armé dans le monde, au delà des mondes connus. Qui que tu sois, si tu veux parvenir, sois patient, laborieux, apprends par cœur les chefs-d'œuvre, et lave-toi les mains. C'est ainsi qu'il a créé plus d'un grand comédien qui, avant lui, ne savait pas lire. Doyen était pour ses acteurs ce qu'Hamlet était pour les siens. Seulement Hamlet, dans le fond de son âme, est un méchant ricaneur: il se moque du père noble qui lui déchire sa passion comme du vieux linge; il se moque de la princesse dont le talent a grandi du saut d'une puce; Hamlet est traître envers l'art, envers l'artiste. Doyen croit ingénument à son prince, à sa princesse, il ne se moque de personne, il ne veut décourager personne; il a de bonnes paroles et des promesses paternelles pour tous ses enfants.
—Allons, dit-il, mon jeune Achille, avancez le pied droit, relevez la tête, enflez la voix, ouvrez les yeux! n'oubliez pas que vous êtes le plus beau des Grecs!—Allons, ma princesse, avancez la taille, arrondissons ces deux bras un peu courts, penchez la tête. Il n'est pas de roucoulements, de petites grâces, de minauderies dramatiques, pas de gestes nobles, pas de sourire gracieux, que nos artistes n'aient appris à l'école de Doyen. Là seulement on apprenait le To-Kalon! C'est en vain qu'il y avait un Conservatoire et des professeurs à ce Conservatoire; en rendant justice à nos grands maîtres en déclamation, il faut reconnaître que M. Doyen a fait à lui seul autant qu'eux tous, pour l'art dramatique. Aussi, voyez à Paris, voyez dans nos provinces, cette tragédie élégante et savante qui marche à pas comptés, qui s'étale et fait la belle, et la grave, et la sage, aux yeux de la foule, hoquet héroïque et gloussement... croyez-vous donc que ce soit le Conservatoire qui ait fait cela à lui tout seul?
Et quand Hamlet a donné sa leçon aux comédiens, il déclame; il s'arrête dans sa tirade, il demande au souffleur la fin de ce beau vers qui commence par Pyrrhus; puis, quand il a déclamé tous les vers qu'il sait par cœur, il s'arrête et, dit-il à ses comédiens: Soldats! je suis content de vous!
Ainsi faisait M. Doyen. Après sa leçon, M. Doyen était accessible: on pouvait l'approcher, on lui parlait, il était affable et bon. A la fin, quand ses élèves avaient vaincu les plus grandes difficultés, il daignait souvent jouer avec eux: il se mettait à la portée de leur jeune intelligence, lui, M. Doyen, en grand costume, sous la pourpre d'Auguste ou sous le casque de Burrhus!
C'étaient là des jours solennels. Le théâtre était balayé à fond, éclairé à huit becs, il voyait jour de tous ses quinquets et de toutes ses chandelles. Dès le matin chaque acteur était sur pied, occupé à se faire un costume; et Dieu sait que de beau papier doré était perdu, que de bonne gaze était gaspillée! C'était un chaos charmant à voir. On s'appelle, on s'interroge, on se cherche, on se tutoie par avance, comme si déjà l'on parlait en vers alexandrins; on s'emprunte son rouge ou sa perruque. Que d'envie un pot de céruse a souvent excitée! Junie est vernissée jusqu'à la tête, Agrippine a gardé, malgré ses ans, sa peau naturelle, Britannicus n'a pas de sandales. Dieux et déesses! tout manque à ces jeunes talents, l'espoir du théâtre! Eh bien, M. Doyen suffit à tout, M. Doyen a tout prévu; il est partout: portier, il est à sa porte, lampiste, il est à sa rampe; il s'habille, il habille les autres, il retranche de son costume tout ce qu'il peut en retrancher décemment pour vêtir son voisin; il va, il vient, il fait ses recommandations, il a soin des accessoires; il s'informe, en tonnant de sa voix de tonnerre, si le tonnerre est prêt, si les éclairs seront beaux, si l'ombre de Ninias aura son masque, si la lettre d'Aménaïde est d'un papier assez jaune et d'une écriture assez gothique?—Ami souffleur! dit-il, à ton poste! Il sait à quel point le souffleur est un personnage important dans ces premiers assauts.
Cependant la foule arrive. Étudiants, bonnes d'enfants, bourgeois de la vieille roche, amis naïfs de l'émotion dramatique, enfants au-dessus de neuf ans, militaires retraités, femmes malheureuses, toute cette nation à part de tendres cœurs et d'esprits oisifs qui aime encore la tragédie, arrive en haletant au théâtre de M. Doyen. On se pousse, on se presse, on se heurte, on est ivre à l'avance, et les mouchoirs sont prêts. O fête des sensations jeunes! ô vrai plaisir de la tragédie! O vive attente de la catastrophe! O bonheur du drame! Enchantements du rhythme! O plaisir décent de nos pères dont notre malheureuse époque ne veut plus, on ne vous retrouvait que chez Doyen!
Quand Doyen avait tout dit, quand il était parvenu, en déclamant, et réprimandant le parterre, rallumant le quinquet éteint, soufflant le rôle de ses élèves, au cinquième acte de sa corvée, il n'y avait pas de bonheur égal à son bonheur, pas de gloire égale à sa gloire!—Il parlait du haut de son théâtre, et plus haut que du ciel. Il mourait aux acclamations unanimes; puis mort il se relevait, et souriant comme Hamlet, il disait comme lui:
Soyez les bienvenus, messieurs, dans Elseneur.
Elseneur, c'était son théâtre de la rue Transnonain. Mais, hélas! il n'est plus cet homme heureux de tant de gloire! Il n'est plus, ce grand pourvoyeur des théâtres de tragédie; avec lui s'est enfuie haletante la terreur tragique; avec lui disparaissent l'étude et le respect des modèles, le souvenir des grands maîtres. M. Doyen au tombeau, la dernière pierre tombe au temple de Melpomène, le poignard échappe à sa main débile, le cothurne abandonne ses pieds affaiblis. Pleurez, vous tous qui aimez encore la pompe et les grands vers! Nous tombons de la tragédie à l'opéra-comique, de l'opéra-comique au vaudeville, du Théâtre-Français au Gymnase; nous n'avons plus de chute à redouter.
J'ai dit que Doyen avait été un homme heureux durant sa vie, et je le crois. Cependant il ne fut pas exempt des chagrins réservés aux grands artistes: il avait bien pressenti avant sa mort la décadence de l'art, mais jamais dans ses craintes les plus exagérées il n'avait imaginé la décadence où nous sommes. La prose, hélas! remplaçant le grand vers, les guenilles remplaçant la broderie et la pourpre, le bonnet rouge sur des têtes modelées pour le casque athénien; les vampires, les forçats; les mortes ressuscitées, les monstres, les bêtes fauves, et Robespierre marchant sur une scène faite pour des rois et des héros, c'étaient là autant d'horribles piqûres qui allaient à l'âme de notre illustre artiste, autant d'essais informes qui échappaient à son intelligence, autant de malheurs personnels auxquels il ne pouvait pas survivre.