Alors commença un vrai drame: éloquence, colère, larmes, pitié, rires aussi, rien n'y manquait; c'était un drame à la Shakespeare, et qu'il n'eût pas laissé échapper, j'en suis sûr, s'il eût entendu cet homme, avec tant de regrets, nous traîner dans toutes les angoisses de cette condition que je lui avais rappelée avec tant d'innocence et si peu d'à-propos!

Tout ce qu'il nous dit ne pourrait se redire; il le disait avec tant d'éloquence et de douleur.

—J'en conviens, messieurs, j'ai porté la livrée; et je sens encore à mon épaule innocente l'aiguillette fatale que n'ont porté ni Jean-Jacques Rousseau ni Shakespeare; hélas! je sais trop quel est ce supplice d'avoir son âme attachée au bout d'une sonnette! Vous êtes tout seul dans l'antichambre à rêver, la sonnette à l'instant vous réveille en sursaut. La sonnette est un tyran. J'ai été l'objet de ses moindres caprices, l'instrument de ses moindres passions...

Disant ces mots, il restait abîmé dans sa douleur. Nous voulûmes le consoler; mais lui, reprenant cette conversation souvent interrompue:—Ah! disait-il, me consoler! cela est impossible; oublier le passé, je ne saurais. Mes membres se sont pliés à la livrée, ils en conservent l'empreinte. L'aiguillette pèse incessamment sur mon épaule, ma tête est presque toujours découverte, je ne sais pas tendre amicalement la main aux gens que je salue. Quand je monte en voiture, le pied me brûle, et dans ma maison, parmi mes nombreux domestiques, s'il faut implorer un service, je n'ose pas et j'hésite. Je suis maudit. Une tache ineffaçable est à mon front!

Il se frappait la tête avec fureur.

Alors Hawtrey, qui est un puritain, un homme de la vieille Église, voyant que cette puérile affliction n'avait pas de terme, se mit en colère et s'emporta en chrétien contre l'orgueil de cet homme qui ne pouvait pas oublier son ancienne condition, et se traitait plus mal, pour avoir habité une antichambre, que s'il eût fait un voyage à Botany-Bay.

—Cela est très-mal et très-peu chrétien, et très-peu digne d'un homme raisonnable, monsieur, je vous le dis franchement.

Le gentilhomme se prit à sourire, en levant cette épaule qui le faisait tant souffrir.

—Voilà ce que je me dis tous les jours, ce sont de vaines paroles. Croyez-moi, j'ai fait tous mes efforts pour surmonter ce malheur puéril. Vains efforts! quand je me suis bien raisonné tout le jour, quand je me suis bien répété que tous les hommes sont égaux dans l'Église et dans le royaume, la nuit arrive. Alors le frisson me reprend. Je me mets au lit en tremblant, et je m'endors. Mon sommeil est horrible. A peine endormi, je recommence mon métier d'autrefois. J'étais maître, et je suis valet maintenant. Que de tortures! grand Dieu! que de petites douleurs plus cruelles mille fois que les grandes douleurs! C'est un rêve empreint de domesticité. Je loge dans les combles de la maison. Dès le matin, je me lève pour panser mes chevaux. L'animal bondit sous ma main; je le frotte et je le pare, et dans sa robe luisante, je vois mon visage encore tout pâli par les veilles. A peine ce cheval vicieux est pansé, j'entends le maître qui sonne... Et bientôt le voilà sur le cheval que j'ai rendu si beau. Il va, je le suis. Il s'arrête et je me tiens à distance. Il parle et j'écoute. Il dîne avec ses amis, et moi, debout, j'entends leurs éclats de rire et j'attends leur bon plaisir. Le même rêve ainsi m'obsède toutes les nuits, toutes les nuits j'endosse la même livrée. Je suis un laquais, vingt-quatre heures sur quarante-huit.

Et quand, après ce pénible sommeil, je me réveille enfin; quand je me retrouve au lit du maître, et dans sa chambre, éveillé que je suis, je tremble de voir arriver quelqu'un qui me chasse; il me faut une heure au moins avant de m'habituer chaque matin à ma position nouvelle, avant d'appeler mon valet de chambre! Il m'attend; il a peut-être rêvé, la nuit, qu'il était le maître: il est plus heureux que moi.