—Monsieur, me dit-il encore, écoutez une histoire horrible. Sans doute vous êtes comme moi, monsieur, et vous ne trouvez rien de plus doux au monde que d'aimer une belle femme qui vous aime, de boire un vin qui vous plaît, de tenir, une épée à la main, sur six pieds de gazon, un homme armé d'une épée, un homme que vous haïssez. Cela est heureux? On se sent vivre. Eh bien, la semaine passée, j'ai rêvé que, moi, je servais à table mon rival et ma maîtresse. Pendant deux longues heures j'ai fait mon service, obéissant à leurs moindres gestes, écoutant leurs moindres propos, comprenant leurs moindres signes! Malédiction, malédiction! ils se gênaient si peu devant moi! Ils me comptaient pour si peu! Ils se livraient à leur fête comme s'ils avaient été seuls!
Je les servais! Mon cœur battait à outrance. Ils se retournaient comme s'ils avaient été inquiétés du bruit que faisait mon cœur. Ma gorge était desséchée... Ils me demandaient à boire, et je leur versais à boire! A la fin de ce repas maudit, quand je voulus me venger et demander raison de son outrage, à l'homme qui m'outrageait, il me demanda son épée et me fit signe de l'accompagner; du même pas, il fut se battre avec un autre que moi, et je restai là, tranquille spectateur... J'étais un domestique! Je n'étais pas un homme! Ah! voilà pourtant les nuits que je passe, et voilà mes rêves, voilà ma vie! Et le jour, je vis à peine; le jour, pendant lequel je suis maître, je pense à la nuit qui va venir. Si je donne, honteux de moi-même, le bras à ma femme,—avant peu, quand je serai son valet,—elle va me traiter comme un chien, tant elle est insolente et cruelle pour ses gens! Mes amis les plus sincères, je les hais, parce que je sais qu'à la nuit tombante ils me feront porter un habit galonné, qu'ils me donneront des ordres, et qu'il n'y aura plus devant moi un seul de ces hommes si parés qui songe à cacher ses laideurs. Voilà encore un des malheurs de notre condition, à nous autres laquais: nous voyons l'humanité dans ce qu'elle a de plus vil et de plus abject. Nous savons à point nommé, quand nos maîtres manquent d'argent ou de courage; nous savons quand ils pleurent; nous connaissons leurs maladies les plus cachées; nous mettons le doigt sur leurs plaies les plus secrètes; ils ne se gênent pas avec nous: pourquoi voudriez-vous qu'ils fussent des hommes pour nous? nous ne sommes pas des hommes pour eux.
Malheureux que je suis, je méprise et je hais les hommes pour les avoir vus dans toute leur nudité.
Ainsi parla ce malheureux fantaisiste... avec une éloquence incomparable et que rien ne peut rendre. Au milieu de toute cette colère, il eut des aperçus très-fins et très-ingénieux qui me frappèrent, et qui m'échappent, comme ces beaux airs du grand Opéra, dont on se souvient, sans pouvoir en chanter une note.
Cependant l'heure était fort avancée; à minuit, notre gentilhomme se leva en sursaut:
—Voici l'heure où je redeviens laquais, nous dit-il.
Il sonna. Un des valets de la maison entra dans l'appartement.
—Voulez-vous, lui dit-il très-poliment, faire avancer ma voiture, s'il vous plaît?
Il sortit en nous faisant un profond salut.
Restés seuls, Hawtrey et moi, nous entendîmes le carrosse armoirié qui s'éloignait.