—Ceci est étrange! dit Hawtrey. Voici un sentiment singulier et tout nouveau qui se révèle à nous mal à propos. C'est un mélange bizarre de folie et de raison que je ne saurais définir, mais bien singulier. Qu'en penses-tu?

—Je pense, lui dis-je, puisque nous avons parlé de Jean-Jacques Rousseau, que voilà un homme qui dérange singulièrement les plus belles pages qu'ait écrites Jean-Jacques Rousseau, son admirable déclaration sur le remords.

LA VALLÉE DE BIÈVRE.

C'est notre berceau, cette vallée! Elle fut découverte, un jour de printemps, par le plus sage et le plus heureux de tous les hommes, M. Bertin l'aîné, notre père. Il avait planté ces vieux arbres, il avait creusé ces pièces d'eau semblables à des lacs d'argent! Il nous abritait, chaque année, de ces doux ombrages dont il était le dieu visible. Ah! le brave homme et le libre esprit! Qu'il aimait les belles choses! qu'il aimait les jeunes gens! qu'il aimait le vrai mérite et le talent!

Nous étions quatre amis dans la vallée de Bièvre: la vallée est entourée de bois et de prairies, les eaux sont penchées sous les arbres penchés, le soleil jette en rayons brisés, sur ces arbres, sur ces eaux, sur ce gazon, une lumière élyséenne: on n'entend aucun bruit de la ville, aucune voix des hommes, aucune passion mauvaise; la vie ici va toute seule, et la plus grande agitation qui se rencontre en ces beaux lieux, c'est le mouvement du lac légèrement effleuré par l'aile de l'hirondelle qui jette à l'azur son cri de joie. Espace! enchantements! jeunesse! Il y avait, en cet Élysée, un poëte de vingt-huit ans qui s'appelait Victor Hugo, entouré de ses quatre enfants.

A cette heure enchantée, on n'entendait que le merle et le pinson, le linot et la mésange; chacun de nous se taisait, jouissant de sa béatitude à pleine âme, et regardant parfois si Paris ne venait pas nous chercher, là où nous étions si bien, et si tremblants d'être dérangés.

Il y a des pressentiments qui ne trompent pas: au plus fort de notre recueillement, quelqu'un vint de Paris, ou plutôt tout Paris nous vint dans la voiture de quelqu'un: un de ces premiers venus très-aimables sur le boulevard de Gand, au foyer de l'Opéra, un des héros du Paris futile, traîné par un beau cheval; jeune homme d'une gaieté toute parisienne, très-bon jeune homme au fond, spirituel, obligeant, affable, amusant, élégant dans ses manières et dans son langage, d'une grande fortune et d'un beau nom, ce qui ne gâte jamais rien, même dans les pays les plus constitutionnels, un homme, en un mot, parfait, mais parfait à Paris... hors de Paris, insipide, ennuyeux, un véritable animal hors de son élément, qui marche et parle au hasard, sans savoir ce qu'il dit un être insupportable, aussi déplacé dans notre belle vallée que tu le serais toi-même, ami Renaud, si tu quittais les légumes de ton jardin et Marguerite ta ménagère, pour t'asseoir sur le sofa de mademoiselle Taglioni.

Nous autres qui étions là, humant l'air et le soleil, et l'ombre, et tout ce que l'homme infini peut saisir par les sens, par l'ouïe, et par tous les pores, nous fûmes réveillés, en sursaut, par le bruit de la grille qui tournait sur ses gonds, par les pas du cheval qui arrivait au galop: nous nous sentîmes pris comme dans un filet, et ce fut alors qui de nous tournerait la tête le dernier, pour savoir comment s'appelait cette oisiveté parisienne, cet habit noir qui nous arrivait, justement, avant le déjeuner.

Notre oisif, notre Parisien, vint à nous d'un air très-occupé, et, nous voyant silencieux et béants, couchés sur la terre en toutes sortes d'attitudes, il s'imagina que nous étions dans un moment d'ennui, et ce fut là notre plus grand malheur; il voulut à toute force nous distraire, et se monta tout de suite au ton de la plus ennuyeuse gaieté.