—Bonjour, Arthur, dit-il, bonjour Antoine; bonjour Gabriel; bonjour, messieurs; bonjour à vous tous; vous avez de singulières figures: on vous prendrait pour des idylles du temps de M. de Florian. Ma foi! vous avez raison! Au bout du fossé... il n'y a que le boulevard des Italiens! C'est joli le jardin, mais la ville!

»A la ville, on va, on vient, on s'éclabousse, on se parle, on se coudoie, on se heurte, on a toujours quelque chose à dire, à voir, à faire. Est-on fatigué? l'on prend une chaise sur le boulevard, et l'on voit passer le monde; chevaux, femmes, tableaux, livres, politique, argent, tout nous distrait! tout cela c'est... vivre. Or, on vit très-vite à la ville: chaque journée de vingt-quatre heures en a cinq bien comptées. En dernier résultat, tout vous sert de spectacle et de maintien, la Bourse et le palais de justice.» En disant ces mots, il fut s'asseoir sur un banc au pied duquel nous étions tous couchés, de sorte qu'il nous parla de haut en bas, ce qui est la plus malséante position que je sache pour un conteur.

Comme, en résultat, notre ennuyeux dans la vallée est à Paris un homme amusant, serviable, et que nous aimons tous, nous fûmes honteux, notre premier moment d'humeur étant passé, non pas de l'avoir mal reçu, mais d'avoir eu l'intention de le mal recevoir. Chacun de nous s'en voulut de ce fugitif moment d'égoïsme involontaire dont il eût été bien empêché de donner une raison plausible: aussi bien quand il nous eut dit bonjour à tous, chacun de nous se hâta de lui rendre un bonjour. Au silence qui régnait tout à l'heure sur la terrasse où nous étions, succéda une conversation presque générale, tant nous avions hâte de faire honneur au nouveau venu!

Il y a deux sortes de conversations (il y en a peut-être de plus de deux sortes), la causerie ardente, hors d'haleine, et que rien n'arrête, ou bien cette espèce de discours semblable au feu de sarment qui pétille et s'éteint dès les premières étincelles. C'est ainsi que commença notre conversation: nous voulions faire une politesse au nouveau venu, et rien de plus; quoique réunis, nous étions amoureux de silence... Il n'y a rien de plus doux! Le silence est aussi nécessaire au milieu des champs que l'air, l'ombre et le bruit des saules au-dessus de nos têtes. Ainsi les premières paroles étant échangées, il nous semblait que nous allions nous taire; mais ce n'était pas le compte de notre Parisien: il arrivait tout gonflé d'anecdotes, bourré d'histoires de toutes sortes; il en était confit, il en était truffé, il en avait une de ces indigestions contagieuses. Il fit donc avec nous le rouet pendant une heure: à la fin, le voyant obstiné à raconter toujours, nous prîmes un parti désespéré, nous résolûmes de ne pas nous laisser assassiner d'histoires, sans répondre à l'historien par d'autres histoires, et, par ma foi, puisque nous étions réveillés d'une manière odieuse, nous nous mîmes à torturer notre conteur à notre tour. Arthur, le premier, provoqua Gabriel.

—A propos de soirée, dis-nous, Gabriel, ton aventure de jeudi passé à cet élégant troisième étage où tu nous conduisis avec un air si réservé.

—Bon! répondit Gabriel, tu étais à ce bal aussi bien que moi, et tu sais ce qui s'y est passé.

—Là, là! tu vois de bien plus belles choses que moi, Gabriel. Moi, j'arrive au bal en inspiré, en vrai hasard: à peine entré, je ne sais quel enivrement s'empare à la fois de ma tête et de mon cœur. Le frôlement de la valse et les cris aigus de ces souliers de satin m'agacent les nerfs comme le son d'un harmonica. Je suis étourdi par le bal, je n'y vois rien; c'est un nuage de toutes les couleurs, un murmure de tous les bruits, un enchantement qui touche à tous les extrêmes. Je ne vois ni n'entends, je ne marche pas, je suis porté, je rêve. Or, toi, c'est bien différent, mon fils: tu observes, tu écoutes, tu regardes, tu es de sang-froid! Dans ce salon aux tièdes effluves, tu te caches sous quelque tableau de ton choix, vis-à-vis le reflet d'une glace, et te voilà le roi de la fête! Toutes ces femmes parées, c'est pour toi qu'elles sont parées; c'est pour toi ce bouquet de fleurs, ce regard baissé! Les sourires, tu les devines, les ambitions, tu les comprends! Tu sais les mystères de ces cœurs volages! C'est toi vraiment qui assistais en esprit à la fête de l'autre soir!

Gabriel, à ce discours: A quelle heure es-tu sorti de ce bal?—Je ne sais pas, dit Arthur; mais il était grand matin quand je l'ai quitté. Les heures s'envolaient dans leur costume de danseuse; une de ces belles heures, surprise par l'aurore: Ramenez-moi, m'a-t-elle dit, à ma voiture! Et je l'ai ramenée; et elle m'a dit adieu avec un sourire; et c'est là tout ce que je sais de ce bal.

—Vraiment! dit Gabriel, je te félicite de tomber toujours sur des heures qui ont leur équipage à la porte; pour toi, Apollon est un dieu complaisant qui ne craint pas de faire attendre un cocher de fiacre. Je suis moins heureux que toi, je tombe souvent sur des heures qui vont à pied; et le soir même dont tu me parles, j'en ai reconduit une à travers les rues de Paris.

A mesure que nos deux jeunes gens racontaient leur histoire, notre Parisien redoublait d'attention. Évidemment, il s'engluait dans l'intérêt du récit d'Arthur et de Gabriel.