—Et comment donc avez-vous reconduit chez elle cette belle heure, le matin dont vous parlez?
—Mais, dit Gabriel, la chose est toute simple: le matin venu, j'allais partir, quand je vis la dame italienne avec laquelle tu as dansé, qui s'enveloppait de son manteau. C'était une belle et grande personne aux yeux noirs; vive et résolue, elle descendit les trois étages et se mit à marcher à grands pas dans la rue. Et moi, la voyant seule, je lui offris mon bras sans rien dire; et elle l'accepta sans rien dire, et voilà tout.
—C'est étrange! dit le Parisien.
La conversation tomba. Cette fois nous espérions que le silence allait durer une heure, et déjà nous nous blottissions sous ce bon silence comme on se tapit dans un bosquet d'aubépines; mais ce n'était pas le compte de notre Parisien.
Notre Parisien voulait parler à toute force; il croyait qu'il était de son honneur et de sa politesse de parler: raconter des histoires était un devoir auquel il ne pouvait manquer; et malgré l'admirable retenue de nos amis pour arriver à une conclusion silencieuse, il reprit la conversation:
—Savez-vous, messieurs, que le marquis de Nhérac est mort?
Profond silence. Alors le Parisien, baissant la tête, nous regarda l'un après l'autre; son regard plus encore que sa question demandait une réponse.
—Quel marquis de Nhérac? demanda Moncalm.
En voyant Moncalm sortir de derrière son chêne, lui dont personne ne soupçonnait la présence en ce lieu, j'admirai son imprudence et sa politesse... Ajoutons que c'était un peu plus que la curiosité qui tirait Moncalm de son repos.
Moncalm était un grand amateur de livres. C'est lui qui vendit une ferme pour se présenter convenablement à la vente du fameux marquis de Châteaugiron.