C'est un charmant contraste, le vieillard qui se fait poëte dans une ondoyante fumée; une jeune fille qui respire et qui chante à travers le nuage. Vous la voyez comme une apparition au delà des sens: à peine vous distinguez son visage, elle n'a plus de souffle; on dirait une sylphide qui s'est trompée d'élément. Mais j'étais trop accoutumé à voir Fanny avec son père, pour faire toutes ces belles réflexions.

Je fus donc m'asseoir près d'elle, et bien plus près que je n'aurais osé le faire, sans la fumée qui comblait les distances: cette atmosphère ondoyante est si favorable à l'amour!—Il y a des moments où vous êtes seul entre deux nuages, vous rêvez à vos amours.... Tout à coup, le nuage s'entr'ouvre et vous voilà au sommet de ces alpes fantastiques, à côté de la belle Fanny, enveloppé du même voile, isolé avec elle du monde extérieur, à vos pieds les mêmes orages, le même calme sur vos têtes. Alors la belle sourit avec plus d'abandon, vous la regardez avec plus d'audace; pas de nuage et pas de rempart... A la fin, vous voilà retombés, elle et vous, dans le salon enfumé, au milieu des guerriers de l'Empire qui décorent la muraille; vous entendez sonner dix heures, le signal du départ: c'est à peine si vous avez le temps de reculer votre siége de celui de Fanny.

—Votre pipe est-elle déjà vide, général?

Le général avait sa tête penchée; son fourneau tout noirci, reposait à terre à côté de son chien. A voir cette large machine entourée encore de légères vapeurs, on l'eût prise pour l'Etna, quand il se repose enfin, lassé de jeter sa lave et sa fumée.

Après deux minutes, le général répondit à ma question.

—C'est assez fumer pour ce soir, monsieur Théodore; je ne suis plus ce que j'étais: j'ai vu le temps où je serais resté trois nuits et trois jours à jeter en l'air plus de fumée que n'en pourrait faire, en un an, tout un corps de garde de soldats citoyens. C'étaient de grands et vifs plaisirs! Tout nous manquait, l'habit sur notre corps, la chaussure à nos pieds, le pain, le vin, la paille... Heureusement le tabac nous soutenait. Le tabac! beau rêve! Il y avait à l'armée d'Egypte des hommes qui avaient le cœur de faire des vers français devant les pyramides. Un d'entre eux a osé faire un poëme épique au milieu du désert. J'ai fumé aux pyramides, j'ai fumé partout et toujours. La première fois que je vis ta mère, ma chère Fanny, elle recula de trois pas! j'avais les lèvres enflées à force d'avoir pensé à ta mère. Elle était si douce et si jolie! Elle aimait avec transport les fleurs, les odeurs suaves, le linge brodé et odorant! Son œil était si pur, sa joue était si blanche! Eh bien, ma chère enfant, je l'avais apprivoisée, ta mère. Que de fois elle a posé sa lèvre élégante, et fraîche, sur mes lèvres brûlées par le tabac! Que de fois elle a chargé ma pipe de sa main charmante. As-tu vu le cerf de Franconi, ma fille? Quand le cerf avait tiré son coup de fusil, il respirait l'odeur de la poudre: ainsi était ta mère. J'allais à elle, je lui tendais ma pipe, en faisant les gros yeux. Ta mère arrivait à petits pas, elle tendait son joli nez sur ma pipe, chaude encore; et Dieu sait qu'elle se sauvait en éternuant, la peureuse! Rentrée chez elle, elle déroulait ses cheveux, elle changeait de robe et de mouchoir, toute l'eau de Portugal y passait!

Disant ces mots, l'œil du bon général était humide. Vous avez vu cela souvent: une larme qui roule dans un œil vif encore, et qui reste suspendue à de gros cils; et la joue honteuse de se sentir humide! Fanny entendant parler de sa mère, jeta ses deux bras au cou de son père; elle appuya sa tête blonde sur la poitrine du vieillard; ce fut alors seulement que cette larme après avoir roulé sur le visage du général, rejaillit sur le visage de son joli enfant: le bon père se sentit soulagé.

—Bonsoir, dit-il, bonsoir, ma fille; bonsoir, mon bon garçon. Voilà une femme, elle a la grâce et la beauté de sa mère... Elle ne craint pas plus le tabac et la fumée que moi, son père. Aussi je l'ai élevée au gré de mon cœur. Quand elle vint au monde, et que sa mère me la donna d'une main tremblante, il y avait huit nuits et huit jours que je n'avais fumé; j'étais défait et livide! J'avais prié le bon Dieu, tremblant comme un moine espagnol qui abjure! Quand j'eus mon enfant, je repris ma fumée, et je couchai ma fille en son petit berceau-voyageur. Nous étions en Espagne alors: beau pays! J'envoyai chercher une nourrice andalouse, une nourrice comme pour un empereur. Elle arriva la nourrice, grosse mère rebondie, œil noir, cheveux noirs, visage idem, mais tout le reste était très-blanc. Je la vois encore; elle tenait à la bouche un long cigaretto que lui avait donné quelque muletier en passant sur la route.—Tenez, Maria! prenez cet enfant. Bien! nourrice, garde ton cigare; je n'ai pas peur de la fumée, commère; ma femme non plus. Et ma fille se jeta sur le sein de la nourrice, et comme je m'approchai pour voir comme elle allait s'y prendre, halte-là, la nourrice l'enveloppa dans un nuage, et moi, je me fis apporter ma pipe, et je ne quittai plus la nourrice. Je fumai avec elle aussi bien que j'aurais fumé avec un capitaine de dragons; aussi vous comprenez quel plaisir c'est pour moi, de savoir que ma fille aime son père et les plaisirs de son père. Quel bonheur de pouvoir entrer partout chez soi, sans avoir à redouter certaines limites. Aussi bien je te promets un mari qui saura fumer comme ton père, mon enfant; c'est le moyen de n'avoir ni un débauché, ni un joueur, ni un faiseur d'esprit, ni un moqueur, ni un oisif; mais un brave homme, aimant sa maison, sa femme et son feu. C'est moi qui te le promets, Fanny, tu n'épouseras jamais qu'un fumeur.

J'avais pris machinalement la pipe du général, et, l'entendant parler avec tant de véhémence, j'avais approché le tuyau de ma bouche et j'étais dans l'attitude d'un homme qui médite ou qui fume, quand le général, me regardant avec la plus profonde pitié:—Pauvre espèce! et quelle triste génération! Allez donc en Egypte, ou prenez Moscou avec des gaillards de ce calibre! A ton âge, morbleu! j'étais un homme de fer: les femmes, le froid, le chaud, la bataille, le sommeil, le plaisir, rien n'y faisait; je n'aurais pas reculé d'un pas, devant un excès quel qu'il fût; c'est qu'alors nous avions des âmes d'une haute trempe. Vous autres, tout au rebours, vous êtes une race molle et blafarde, pitoyable à voir. C'est une grande misère ces jambes grêles, ces mains mignonnes, ces poitrines rétrécies, ces visages pâles, ces cheveux bouclés, cette barbe qui serpente au hasard, ces voix flûtées, et de dire que tout cela s'appelle un homme! Un homme, morbleu! Un homme aujourd'hui, sais-tu ce que c'est? C'est quelque chose qui sait le latin, qui lit des journaux, qui déclame des vers, qui se lève à huit heures, qui se couche à onze, qui boit de l'eau, et fume des cigares en papier. Vos hommes portent des gants jaunes, ils ont des habits étroits, ils affectent de montrer leurs dents et leurs gencives, ils ont un lorgnon à leur cou parce qu'ils n'y voient pas, ils parlent beaucoup et toujours; surtout ils parlent de préférence des choses qu'ils ignorent et des pays qu'ils n'ont pas vus: de l'Espagne, de l'Alhambra, de l'Orient, où ils ne sont jamais allés, et des bains turcs, dont ils n'auraient aucune espèce d'idée, même quand ils seraient allés en Orient.

—Général, lui dis-je, vous revenez aux bains turcs par un long détour; il serait plus charitable de me dire tout de suite, l'histoire que vous avez envie de me conter à ce sujet.