—Laissez ma pipe! laissez ma pipe, monsieur! me cria le général, sans répondre à ma réponse. Veux-tu bien laisser ma pipe! toute muette qu'elle est, et toute vide, il y a encore assez de feu dans ses cendres, assez d'âme en ce corps éteint, pour vous jeter ivre-mort sur ce tapis jusqu'à demain!—Or ça, bonsoir, mon doux enfant! bonsoir ma fille! Et il embrassa son joli enfant, et la jeune fille se retira en me disant, à moi aussi: Bonsoir!

Le général la suivit des yeux; la porte du salon se referma, et je croyais voir encore la charmante apparition. Quand il fut dit que nous ne la reverrions plus que le lendemain, nous fûmes d'une grande tristesse son père et moi; il se rejeta dans son fauteuil de très-mauvaise humeur: et moi, regardant la pendule, tout à l'heure si rapide, et si lente à présent, je pensai, avec un soupir, qu'il fallait que cette aiguille fît le tour du cadran, avant de vous revoir, ma chère Fanny! Il y eut entre le général et moi un silence qui dura plus d'un quart d'heure, et muets tous les deux, nous eûmes une de ces longues conversations qui viennent du cœur, si pleines de choses, et de tendresse et de serments d'amitié; une conversation du sixième sens, entre un vieillard indulgent et un jeune homme honnête qui se donnent, sans le savoir, lui un fils de plus, lui un second père. C'est ainsi que, peu à peu, nous fûmes consolés, pensant tous les deux au lendemain.

Quand nous eûmes bien épanché notre cœur dans ce silence, et quand tous nos secrets intimes, de lui à moi, de moi à lui, furent épuisés, la conversation reprit son cours:

—Fais le thé, me dit-il, charge ma pipe, ranime le feu, et buvons du thé, puisque aussi bien, pauvre monsieur, le rhum vous monte au cerveau, comme le tabac. Trop heureux encore si monsieur peut dormir, quand il aura deux ou trois tasses de thé vert dans le cerveau.

Il se prit à sourire; je découvris la théière, je chargeai la pipe; le tabac et le thé jetèrent leur arome. Le général se retourna pour regarder le portrait de sa fille; de sa fille, son regard se porta sur moi, sur le thé, sur sa pipe: il avait dans cet instant la physionomie heureuse d'un homme heureux.

—Quand je suis avec toi, me dit-il, une chose me chagrine et me gêne étrangement; je suis mal à l'aise avec vous autres, jeunes gens d'une époque où tout est gêne et souffrance. Ah! vous êtes trop sages pour un vieux comme moi: je n'oserais pas parler plus librement devant vous, que je parlerais devant ma fille. Enfants! vous n'avez pas vu le Directoire? Vous n'avez pas assisté à ce moment de plaisirs solennels, quand toute la France, enfin délivrée de l'échafaud, se ruait dans toutes les jouissances de la vie et de la jeunesse, à la façon d'un écolier échappé aux étrivières du pédagogue. Les guerres d'Italie, le général Bonaparte et l'Egypte marchèrent à ce réveil délirant. J'eus le bonheur de faire partie de l'Europe active; je fus soldat à la suite du grand homme, et, quant aux scandales du Directoire, je ne fis que les entrevoir. Cependant, je m'en souviens encore, et quand ma fille dort entre ses rideaux blancs, j'aime à parler de tout cela avec toi, mon enfant.

—Général, répondis-je, il me semble que vous calomniez bien fort la génération présente. Tant s'en faut qu'elle soit aussi chaste que vous l'imaginez: elle est née en toute hâte, elle a le sentiment des grandes passions, elle n'en a pas la force. Il n'y a plus de Lauzun, il n'y a plus de Cambronne, il y a des rêveurs qui lisent les Méditations poétiques. C'est notre petite santé qui fait nos grandes vertus, mon général, mais, de grâce, ne le dites à personne, et surtout n'en parlez pas à votre enfant qui dort!

Et maintenant, à présent qu'il est onze heures, que votre pipe est brillante comme une étoile, que le thé est versé pour nous deux, si vous me racontiez votre scène dans les bains des femmes turques? Faisons cette débauche à nous deux, le voulez-vous?

—Oh! reprit-il, ceci est une belle histoire, et je vais te la conter; aussi bien, depuis sept heures du soir, je suis fatigué de vous entendre parler de l'Orient comme vous faites; je suis las de vos vers, de vos descriptions, de vos contes, de vos grands livres à gravures sur l'Egypte, moi qui ai vu et touché l'Egypte!...

A la fin, il commença brusquement ce récit si longtemps attendu: