«J'étais à bord de l'Orient avec le général Bonaparte; nous allions en Egypte lui et moi, lui général, moi soldat. Nous sommes entrés à Malte ensemble; nous avons débarqué ensemble dans la même chaloupe, suspendus à la même corde, sur le rivage. Il me tendit la main à moi soldat. Il a tendu ainsi sa main à dix armées; puis nous avons pris tous les deux l'Alexandrie d'Alexandre le Grand. Il fallut aller au Caire; traverser le désert et les Arabes: point de verdure, point d'eau, des puits comblés, et le mirage qui faisait de tous ces sables, autant de lacs argentés sous un ciel de France! C'était beaucoup souffrir. Bientôt nous passâmes devant les pyramides. Tout seul, Desaix passa sans lever son chapeau à tous ces siècles qui nous saluaient de ces hauteurs. J'étais à l'avant-garde et j'entrai au Caire un des premiers. Nous avions eu tant de chagrins, de malheurs et de peines pour arriver jusque-là! Nous avions eu soif si cruellement et si souvent! Je dis à quelques-uns de nos compagnons:—Mettons-nous quelque peu sur une hauteur, pour nous reposer, et voir entrer le général en chef!
»Justement, à l'entrée de la ville, il y avait un petit bâtiment sombre et sans grâce. Au sommet de la maison, sur le toit, s'étendait une terrasse au grand air, qu'abritait la muraille d'un palais. Sur cette terrasse, nous fûmes nous placer, mes amis et moi. Il y avait six jours que nous n'avions été à l'ombre, six jours que nous n'avions eu un moment de repos: que cette halte était belle, et nous cinq, sur un des toits de la ville conquise, étions-nous haletants et curieux!
»Au loin, tout bruissait, tout frissonnait. Le bruit d'une armée en marche est plus formidable que le tonnerre. Entendez-vous les premiers pas des soldats républicains, et le pas du général, qui battait plus haut, à lui seul, que tous les autres réunis: le tambour et la trompette, le coq gaulois aux ailes déployées qui nage dans les trois couleurs, l'arc-en-ciel triomphal? Bravo! Nous vîmes entrer tous ces travaux, tous ces dangers, tous ces Français, tout ce général; il nous semblait, du haut de ce toit propice, que nous nous voyions passer. En présence de cette gloire, nous nous levâmes, pénétrés de respect; et, comme nous avions oubliés d'être chrétiens, nous criâmes en vrais croyants: Dieu est grand!
»Il y a des heures où la religion est un besoin. C'était la première fois, depuis mon départ, que je m'avisais de croire en Dieu!
»Au moment où nous nous levions tous les cinq, battant des pieds et des mains et criant: Dieu est grand!, le toit fragile vient à s'enfoncer mollement sous le faix; étonnés, et ne sachant pas ce que nous devions craindre, nous nous sentîmes descendre au milieu d'une vapeur odorante, chaude vapeur pleine de volupté et de repos; un instant nous crûmes au paradis de Mahomet.
»Vous autres de la génération nouvelle, si vous aviez cette histoire à raconter, vous seriez une heure à décrire ce bain turc, à examiner ces femmes turques presque nues; vous diriez la blancheur de leur peau, la beauté de leurs lèvres, la petitesse de leurs pieds, la finesse de leur taille, la couleur de leur prunelle et la longueur de leurs cheveux, éternels descripteurs que vous êtes! Malheur à la description, elle a tué l'intérêt du récit et du voyage. La description, c'est votre maladie à vous autres, vous ne sentez rien en bloc. Qu'un de vous entre au sérail, de toutes ces beautés, le maladroit n'en verra qu'une seule, détruisant ainsi l'effet de cet accident heureux.
»Nous, au contraire, nous étions cinq au milieu de vingt femmes effrayées; cinq Français, dont un Corse qui devenait plus Français chaque jour, à mesure que Bonaparte gagnait une victoire. Tous les cinq, tombés au milieu de vingt baigneuses. Oh! quel bonheur d'échapper un instant au bruit, au soleil, à la poussière, à la gloire de la ville! Quel bonheur de voir enfin l'Orient dans ses mystères! Pas un de nous ne se mit à réfléchir, à décrire, et notre premier soin fut de rassurer du geste et du regard, ces odalisques muettes. Bientôt nous fûmes compris par ces dames toutes rassérénées, bientôt nous fûmes à l'aise comme dans un salon français tout rempli de femmes habillées à la grecque. Ce lieu était silencieux, caché, rempli d'une molle vapeur. L'eau froide et l'eau chaude coulait au milieu,—et les mains grêles des baigneuses jetaient cette eau sur leurs beaux corps; chacune d'elles se jouant avec le miroir transparent. Puis, c'étaient de petits cris de joie, et des cris effarés, des mouvements de curiosité haletante, des rivalités charmantes. Elles étaient là, ces vingt princesses et reines de beauté, qui avaient quitté le harem pour le bain; elles étaient dans leur moment de liberté, espérant beaucoup de la guerre et de la conquête, et répétant en toute espérance le nom sauveur de Bonaparte, qu'elles savaient par cœur. Le nom de Bonaparte était déjà un nom si grand, que les muets eux-mêmes l'auraient tous répété au besoin.
»Alors nous fîmes, à notre tour, nos ablutions au bord du ruisseau d'eau tiède. Nos compagnes, en riant, nous couvrirent d'essence de roses; elles démêlèrent nos cheveux, elles blanchirent nos visages, elles nous offrirent le sorbet dans des coupes de cristal. Elles murmuraient doucement à nos oreilles; elles s'étonnaient de nous voir si polis et si doux, leur souriant avec tendresse, et leur baisant respectueusement les mains!
»Cependant, au dehors, nous entendions retentir les tambours français, et nous vidions nos coupes à la santé de nos frères d'armes, plus glorieux et moins heureux que nous.
»Je n'ai jamais été plus content de ma vie. En Espagne, il est vrai, je me suis hébergé dans des couvens de moines tout ruisselants des vins de Malaga et de Porto; je suis descendu en Italie au milieu de la vapeur des roses, après avoir traversé les Alpes chargées de neiges; en revenant de Moscou, mort de misère, en haillons et les pieds nus, je fus accueilli par une comtesse polonaise de dix-huit ans, qui me mit dans son lit de batiste et de velours, comme elle eût traité son propre fils, la chère femme! Eh bien, jamais dans cette joie extrême qui succède à l'extrême douleur, dans cette extrême abondance qui remplace une horrible disette, je n'ai éprouvé ce que j'ai éprouvé dans mon bain du Caire! Au milieu de mon sérail à moi, le sultan à trois chevrons, témoin de leur coquetterie, de leur abandon charmant, il me semblait que je prenais ma revanche de toutes mes fatigues, de toutes mes privations depuis que j'avais quitté la France. A la fin, j'avais trouvé cet Orient après lequel nous courions tous; je les avais trouvées ces houris qui nous agitaient dans nos rêves sous les tentes du camp; le premier, j'avais mis vraiment le pied sur cette terre de féeries. Sézame, ouvre-toi!... En ce moment, nous étions plus réellement les vainqueurs du Caire que ne l'étaient Bonaparte et le reste de l'armée, et voilà pourquoi, si vieux que je suis, je te rappelle tout cela en détail.