Je me levai.—Bonsoir, général.

Il me prit la main:—Bonsoir, mon enfant.

Je sortais, il me rappela.

—Fais-moi le plaisir de couper ta barbe et tes moustaches; fais-moi le plaisir de ne plus mettre de gants jaunes, et de ne plus porter de lorgnon, veux-tu?

Nous avions de si bonnes moustaches nous autres dans l'armée, des mains si nerveuses, une barbe si noire et de si bons yeux, que toutes vos moustaches, et vos gants jaunes, et votre barbe, et vos lorgnons, et.... vos bains Vigier, me font pitié!

LE VOYAGE DE LA LIONNE

Puisque aussi bien on ne fait plus de drames, enfermés que nous sommes dans le cercle vulgaire des empoisonnements et des meurtres, je veux vous raconter une action, terrible jusqu'au sang, amusante jusqu'aux larmes; un drame à deux acteurs, comme Bérénice; un drame qui commence et se dénoue au pas de course; un drame sans contre-sens, sans barbarismes, sans adultères, sans injures contre les prêtres, sans préface et sans gracioso; un drame enfin comme on n'en fait plus.

Cette fois, vous serez délivrés de l'exposition qui explique, du confident qui raconte, du héros qui dit: Je suis Agamemnon, ou bien, je suis Oreste; vous serez délivrés de l'amoureux qui roucoule, et du récit final, voilà pour le drame antique. Vous n'aurez aucun des désagréments du drame moderne: le moyen âge, les vers coupés, les décorations aux vitraux gothiques, les nains, les fous et les varlets, la bonne dague de Tolède, et les bonds extraordinaires de l'héroïne qui se roule au cinquième acte, la ceinture défaite, le sein nu, l'œil en feu, la voix d'un pathétique enrouement.

L'origine du drame que je raconte remonte à la guerre d'Alger. De l'Afrique nous sont venus déjà Mithridate, Jugurtha, Monime, et tant d'autres, sans compter saint Louis, tel que l'a vu M. de Chateaubriand. Ma nouvelle héroïne est africaine. Outre les trésors de la Casauba et le mauvais tabac, nous avons encore reçu de nos conquêtes récentes, la plus belle cargaison de lions, de panthères et de tigres. Au bruit que faisaient ces gladiateurs hurlant, on se fût cru aux jeux du Cirque, au commencement d'un nouveau siècle, au triomphe de César. La guerre d'Afrique nous a mis en provisions de lions, pour vingt bonnes années. Au jardin des Plantes, on ne les compte plus. Ils sont chez eux, ils grandissent, ils font leurs dents, ils répondent en chœur aux folles de la Salpétrière, quand elles hurlent dans la nuit, par un temps d'orage; ils sont chez eux, nourris, blanchis, portés, et tout le reste du compte que le valet du Joueur présente au père de son maître, dans Régnard: